Le prophète Idriss : mystère et grandeur d'un prophète
Il y a des figures prophétiques dont la lumière semble filtrer à travers un voile. On les devine plus qu'on ne les décrit, on les respecte plus qu'on ne les raconte. Le prophète Idriss est de celles-là. Deux mentions brèves dans le Coran, quelques traits épars dans la tradition, et pourtant une aura considérable : celle d'un homme véridique, patient, élevé par Allah ﷻ à un « rang sublime ».
Entre l'époque d'Adam et celle de Nouh, dans les brumes des premières générations de l'humanité, un serviteur marche, écrit, enseigne et prie. Voici ce que les sources autorisées nous permettent d'entrevoir de sa vie et de son rang.
Une figure entre Adam et Nouh
Pour situer Idriss, il faut d'abord accepter une évidence : les sources fiables sont peu nombreuses. Le Coran, qui est notre référence première, ne consacre au prophète Idriss que deux passages, brefs mais denses de sens. La tradition, quant à elle, en dit peu à travers des chaînes rigoureusement authentifiées. Le reste, souvent foisonnant, appartient aux récits transmis par les anciens peuples du Livre — les fameux isra'iliyyat — sur lesquels la prudence est de règle et que nous n'inclurons pas ici.
Ce que l'on sait avec certitude, c'est que le prophète Idriss appartient à la longue lignée des envoyés qui ont précédé Nouh. Il vit dans une humanité encore jeune, où le monothéisme d'Adam commence à s'effacer dans certaines communautés, où les hommes tâtonnent, s'organisent, et où la voix de la prophétie doit rappeler ce que la première génération savait naturellement : qu'il n'y a de divinité qu'Allah ﷻ.
Les deux mentions coraniques
Le premier passage se trouve dans la sourate Maryam. Allah ﷻ y évoque Idriss avec des mots d'une clarté saisissante :
{Et mentionne dans le Livre Idriss. C'était un véridique et un prophète. Nous l'élevâmes à un haut rang.}Sourate Maryam - Versets 56-57
Trois qualifications, trois sommets. « Véridique » (siddiq) : un rang que le Coran réserve à une catégorie très restreinte, celle des êtres dont la parole, l'intériorité et les actes sont accordés à la vérité sans faille. « Prophète » (nabi) : porteur d'une mission de la part d'Allah ﷻ envers son peuple. Et enfin, cette élévation à un « haut rang » — expression qui a nourri des générations de commentateurs, entre lecture spatiale (une élévation dans les cieux) et lecture spirituelle (une élévation en dignité, en science, en rapprochement).
Le second passage, dans la sourate Al-Anbiya, resserre encore le portrait :
{Et Ismaël, Idriss, et Dhoul-Kifl ! qui étaient tous endurants. Nous les fîmes entrer dans Notre miséricorde car ils étaient vraiment du nombre des gens de bien.}Sourate Al-Anbiya - Versets 85-86
Voilà donc les qualités qu'Allah ﷻ retient de lui : endurance, patience, appartenance aux hommes de bien, et miséricorde divine à son égard. Deux versets, deux fenêtres. Pas un récit détaillé, pas de généalogie mise en scène, pas de dialogue prophétique consigné. Le Coran, en cela, éduque autant qu'il informe : il fixe l'essentiel — la piété, la véracité, la patience — et il laisse dans le silence ce qui ne nourrit pas la foi.
La rencontre du Voyage nocturne
C'est dans le récit du Voyage nocturne et de l'Ascension (al-Isra' wal-Mi'raj) que la tradition authentique fait à nouveau apparaître le nom d'Idriss. Le Prophète Muhammad ﷺ raconte sa traversée des cieux et sa rencontre successive avec plusieurs prophètes. Dans le récit rapporté par Anas ibn Malik (qu'Allah l'agrée), on lit :
"Puis il monta avec moi jusqu'au quatrième ciel et demanda qu'on lui ouvre. On dit : Qui est-ce ? Il répondit : Gabriel. On dit : Qui est avec toi ? Il répondit : Muhammad. On dit : A-t-il été envoyé ? Il répondit : Il a été envoyé. On nous ouvrit alors, et voici que j'étais devant Idriss. Il me souhaita la bienvenue et invoqua le bien pour moi. Allah a dit : 'Nous l'avons élevé à un haut rang'." Rapporté par Al-Bukhari, n° 3342
Cette rencontre est capitale. D'abord parce qu'elle confirme la réalité et la dignité du prophète Idriss : il est là, dans les cieux, accueillant le dernier des messagers d'Allah ﷻ avec bienveillance. Ensuite parce qu'elle éclaire l'expression coranique « rang sublime » : le Prophète ﷺ lui-même cite ce verset au moment où il évoque cette rencontre. La proximité entre le lieu de la rencontre — les cieux — et la formule coranique fait de cette élévation un fait spirituel et honorifique de première grandeur.
Il faut cependant se garder d'aller plus loin. Certains récits populaires ont brodé sur cette élévation des scènes détaillées, empruntées à des sources antérieures à l'islam, dont l'authenticité n'est pas établie. La règle demeure : ce que le Coran affirme et ce que le hadith authentique confirme, nous le tenons ; ce que nul texte fiable ne rapporte, nous n'osons pas l'inventer.
Un prophète pour son peuple
Comme tout envoyé mentionné dans le Coran, Idriss a été suscité pour une communauté. Allah ﷻ n'envoie pas de prophète sans mission, et la mission première est toujours la même : ramener les hommes à l'adoration exclusive du Créateur, les libérer des idoles, réformer les mœurs, annoncer et avertir.
Le texte coranique ne détaille pas les échanges entre Idriss et son peuple. Mais l'association coranique entre son nom et ceux d'Ismaël et de Dhoul-Kifl — trois figures liées à l'endurance — laisse entendre que sa prédication a rencontré des résistances. La patience n'est louée que là où l'épreuve est réelle. Un prophète appelé « endurant » est un prophète qui a supporté le rejet, l'incompréhension, peut-être l'hostilité, sans faiblir dans son message.
L'écriture, la science et l'artisanat : entre certitude et prudence
On lit souvent qu'Idriss aurait été le premier à écrire au moyen du calame, le premier à s'être intéressé aux astres, le premier à avoir cousu des vêtements. Ces éléments, largement diffusés dans la littérature classique, ne proviennent pas de hadiths authentifiés selon les critères stricts des sciences du hadith. Ils appartiennent, pour l'essentiel, à des transmissions anciennes reprises par certains commentateurs.
Le nom même d'« Idriss » a été rapproché par plusieurs savants de la racine arabe d-r-s, qui évoque l'étude et l'enseignement — d'où l'idée d'un prophète associé au savoir. Cette étymologie n'est cependant pas une preuve historique ; c'est une lecture linguistique. La prudence commande donc de dire : le Coran présente Idriss comme un homme véridique, patient, élevé et miséricordié. La tradition savante lui a associé, sans que cela soit fermement établi par les textes les plus rigoureux, une place particulière dans la transmission de la connaissance. Le lecteur mesuré retiendra le message spirituel sans figer les détails.
Idriss et Hénoch : une identification fréquente mais non tranchée
Beaucoup de commentateurs, anciens et modernes, ont identifié Idriss à la figure biblique de Hénoch, personnage antédiluvien décrit comme ayant « marché avec Dieu » avant d'être « enlevé ». Ce rapprochement est ancien et courant. Il n'est cependant pas confirmé par un texte coranique explicite ou un hadith authentique. Il relève donc de la lecture savante et non de la certitude révélée.
Ce qui compte pour le croyant n'est pas l'identification historique précise, mais l'enseignement : Allah ﷻ a suscité, avant Nouh, un serviteur qu'Il a honoré au point d'en faire mention nominative dans Son Livre, plus de deux mille ans après son passage sur terre. Peu d'hommes ont reçu cette grâce.
Ce que la figure d'Idriss enseigne au croyant
À travers la brièveté même des textes qui le concernent, le prophète Idriss délivre plusieurs leçons.
La première est celle de la véracité. Être siddiq, c'est faire coïncider la langue, le cœur et les actes. Dans un monde où la parole est bon marché, cette qualité coranique rappelle qu'il n'existe pas de spiritualité solide sans vérité intérieure.
La seconde leçon est celle de la patience. Idriss est cité aux côtés de figures dont l'endurance est proverbiale. La prophétie, dans le Coran, est presque toujours associée à l'épreuve. Nul n'atteint le « haut rang » sans traverser les difficultés d'un cœur ferme.
La troisième leçon touche à l'élévation. Le musulman apprend, à travers Idriss, que l'élévation véritable n'est pas mondaine. Elle est le fruit d'une vie tournée vers Allah ﷻ, d'un service rendu à Sa vérité, d'une constance dans la droiture. L'élévation du prophète Idriss est un rappel que la mesure des êtres, dans la vision coranique, échappe totalement aux échelles humaines.
Enfin, la place discrète d'Idriss dans le récit prophétique enseigne l'humilité du savoir. Nous ne savons de lui que ce qu'Allah ﷻ a bien voulu nous révéler. Ce silence même est une pédagogie : il apprend au croyant à s'arrêter là où s'arrête la révélation, sans combler par l'imagination ce que la sagesse divine a laissé dans la retenue.
💾 Ce qu’il faut retenir
Le prophète Idriss est cité nommément deux fois dans le Coran, dans les sourates Maryam et Al-Anbiya.
Allah ﷻ le décrit comme un homme véridique (siddiq), un prophète, un endurant et un homme de bien.
L'expression « Nous l'élevâmes à un haut rang » (Sourate Maryam - Verset 57) est l'un des versets les plus commentés à son sujet.
Le Prophète Muhammad ﷺ l'a rencontré au quatrième ciel lors du Voyage nocturne, comme le rapporte Al-Bukhari (n° 3342).
Idriss appartient à la période antérieure au prophète Nouh, dans les premières générations de l'humanité.
Comme tout prophète, il a été envoyé à un peuple pour l'appeler à l'adoration exclusive d'Allah ﷻ.
Les récits liés à l'écriture, à l'astronomie ou à la couture ne sont pas établis par des hadiths authentiques et relèvent de transmissions anciennes.
L'identification d'Idriss à Hénoch est une lecture savante répandue mais non confirmée par un texte révélé.
Sa figure enseigne la véracité, la patience, la véritable élévation et l'humilité face aux limites du savoir.
Le silence du Coran sur les détails de sa vie est en soi une pédagogie spirituelle pour le croyant.