Les 'Abâdila : les quatre Abdullâh, gardiens du savoir prophétique
Médine, an 73 de l'Hégire. Un vieillard de plus de quatre-vingts ans marche lentement vers la mosquée. Les gens s'écartent sur son passage : c'est le fils de 'Umar Ibn Al-Khattâb qu'Allah l'agréé. Il a vu le Prophète ﷺ de ses yeux, il a prié derrière lui, il a entendu sa voix. Et parmi tous ceux qui vivent encore à cette date, ils ne sont plus qu'une poignée à pouvoir en dire autant. Soixante ans plus tôt, ces hommes n'étaient que des enfants qu'on écartait des rangs de bataille en raison de leur âge. Le temps en a fait les dernières portes ouvertes sur la parole prophétique. Les savants leur ont donné un nom collectif qui traverse encore aujourd'hui les ouvrages de jurisprudence : les 'Abâdila.
Le sens du terme « Al-'Abâdila »
Le mot arabe Al-'Abâdila est le pluriel d'Abdullâh, « serviteur d'Allah ﷻ ». Il ne s'agit ni d'une distinction décernée du vivant de ces compagnons, ni d'un classement spirituel établi par le Prophète ﷺ. C'est une convention de vocabulaire, née dans les cercles de hadith et de jurisprudence après leur époque, et forgée pour répondre à un besoin très pratique.
Quand un savant du deuxième siècle de l'Hégire écrivait « les 'Abâdila sont d'avis que… », il désignait d'un seul mot un groupe précis dont les positions convergentes faisaient autorité. La formule s'est imposée chez les compilateurs de hadiths comme chez les juristes, et l'on continue de la croiser dans les ouvrages de fiqh comparé sans qu'elle soit toujours expliquée au lecteur contemporain.
Ce qui rassemble ces quatre hommes tient en trois traits. Ils portaient le même prénom, alors que les ouvrages biographiques classiques recensent plusieurs centaines de compagnons appelés Abdullâh. Ils étaient jeunes du vivant du Prophète ﷺ, adolescents ou enfants au moment de son décès. Et ils ont vécu longtemps, très longtemps, jusque dans les dernières décennies du premier siècle, à une époque où les grands compagnons de la première heure avaient presque tous disparu.
Pourquoi quatre, et non cinq : le cas d'Ibn Mas'ûd
Une confusion fréquente mérite d'être levée d'emblée. Abdullah Ibn Mas'ud qu'Allah l'agréé fut l'un des plus grands savants parmi les compagnons, maître du Coran et référence absolue en matière de récitation. Il portait, lui aussi, le prénom d'Abdullah. Pourtant, il ne fait pas partie des 'Abâdila.
La raison est chronologique, non hiérarchique. L'imam Ahmad Ibn Hanbal, cité par plusieurs biographes, expliquait qu'Ibn Mas'ûd qu'Allah l'agréé était mort bien avant les quatre autres, vers l'an 32 de l'Hégire, sous le califat de 'Uthmân qu'Allah l'agréé. Il appartenait donc à une couche antérieure de compagnons. Lorsqu'un savant emploie l'expression « les 'Abâdila », il vise ceux qui étaient encore vivants à la fin du premier siècle et qui ont formé la génération des Tâbi'în. Ibn Mas'ûd qu'Allah l'agréé, lui, était déjà une autorité établie du vivant même de 'Umar qu'Allah l'agréé.
Certains auteurs postérieurs ont malgré tout élargi le terme pour l'y inclure, ou pour y adjoindre d'autres compagnons du même prénom. La liste des quatre reste néanmoins la plus répandue et la plus utile : Abdullâh Ibn 'Abbâs, Abdullâh Ibn 'Umar, Abdullâh Ibn Az-Zubayr et Abdullâh Ibn 'Amr Ibn Al-'Âs qu'Allah les agréé tous.
Abdullâh Ibn 'Abbâs : l'interprète du Coran
Cousin germain du Prophète ﷺ, il naquit environ trois ans avant l'Hégire, à l'époque où les musulmans subissaient encore le boycott de Quraych dans la vallée d'Abû Tâlib. Il avait treize ans, tout au plus, au moment du décès du Prophète ﷺ.
Un épisode fondateur revient dans les recueils. L'enfant avait rempli discrètement l'aiguière pour les ablutions du Prophète ﷺ. Découvrant qui l'avait servi, le Messager d'Allah ﷻ le serra contre lui et invoqua en sa faveur : "Ô Allah, donne-lui la compréhension profonde de la religion"Rapporté par Al-Boukhârî, n° 143
Une autre version rapporte l'invocation sous une forme complémentaire : "Ô Allah, enseigne-lui le Livre"Rapporté par Al-Boukhârî, n° 75
La suite lui donna raison. On le surnomma Turjumân Al-Qur'ân (l'interprète du Coran), et Habr Al-Ummah (le savant de la communauté). 'Umar Ibn Al-Khattâb qu'Allah l'agréé le convoquait dans son conseil au milieu des vétérans de Badr malgré son jeune âge, et défendait ce choix devant ceux que cela surprenait.
Sa méthode de travail mérite d'être notée, car elle explique l'étendue de son savoir. Il allait lui-même frapper aux portes des anciens compagnons pour recueillir ce qu'ils avaient entendu du Prophète ﷺ, attendant parfois à même le sol devant leur maison à l'heure de la sieste plutôt que de les déranger. Il forma à La Mecque et à Tâ'if une école dont sortirent des figures majeures de l'exégèse comme Mujâhid, 'Ikrimah et Sa'îd Ibn Jubayr. Il perdit la vue à la fin de sa vie et mourut à Tâ'if en l'an 68 de l'Hégire.
Abdullâh Ibn 'Umar : la fidélité scrupuleuse à la Sunnah
Fils du deuxième calife, il embrassa l'Islam enfant, en même temps que son père. Il se présenta pour combattre à Ouhoud à quatorze ans et fut écarté en raison de son âge ; il revint l'année suivante, à quinze ans, pour la bataille du Khandaq, et fut cette fois autorisé à prendre les armes. Rapporté par Al-Boukhârî, n° 2664
Ce qui le caractérise n'est pas seulement le volume de son savoir, pourtant considérable, mais son rapport presque physique à la Sunnah. Il reproduisait les gestes du Prophète ﷺ jusque dans leurs détails apparemment insignifiants : faire agenouiller sa monture au même endroit, prier là où il l'avait vu prier, emprunter le même chemin lors du pèlerinage. Cette scrupulosité fit sourire certains de ses contemporains ; elle nous a valu la transmission d'une masse de détails concrets que personne d'autre n'aurait songé à retenir.
Le Prophète ﷺ dit un jour à son sujet : "Quel homme excellent que Abdullâh, s'il priait la nuit"Rapporté par Al-Boukhârî, n° 1122
À partir de ce jour, rapporte-t-on, il ne dormit plus qu'une petite partie de la nuit. Il refusa la fonction de calife à plusieurs reprises et refusa tout autant de prendre parti dans les guerres civiles qui déchirèrent la communauté, préférant se tenir à l'écart de la fitna. Il mourut à La Mecque en l'an 73 de l'Hégire, quelques mois après Abdullâh Ibn Az-Zubayr qu'Allah l'agréé, âgé de plus de quatre-vingts ans.
Abdullâh Ibn Az-Zubayr : l'enfant de la Hijra devenu calife
Sa naissance fut un événement en soi. Les émigrés de La Mecque venaient d'arriver à Médine et le bruit courait que les juifs de la ville leur avaient jeté un sort pour les rendre stériles. À Qubâ', l'an premier de l'Hégire, Asmâ' Bint Abî Bakr qu'Allah l'agréé mit au monde un garçon : le premier enfant né parmi les Muhâjirûn en terre de Médine. Les musulmans crièrent le takbîr dans les rues.
Sa mère le porta encore nourrisson jusqu'au Prophète ﷺ, qui mâcha une datte et la lui plaça dans la bouche, accomplissant le geste du tahnîk. Rapporté par Al-Boukhârî, n° 3909
Sa généalogie concentrait à elle seule l'histoire des débuts de l'Islam. Son père était Az-Zubayr Ibn Al-'Awwâm qu'Allah l'agréé le cousin du prophète (fils de sa tante paternelle) et fils du frère de Khadija Bint Khuwaylid, la première mère des croyants, l'un des dix annoncés au Paradis. Son grand-père maternel, Abû Bakr As-Siddîq qu'Allah l'agréé. Sa mère, Asmâ' qu'Allah l'agréé, celle que l'on surnomma « aux deux ceintures ». Sa tante maternelle, 'Aïcha qu'Allah l'agréé, mère des croyants.
Il fut proclamé calife dans le Hedjaz après la mort de Yazîd et gouverna près de neuf ans sur un territoire qui engloba un temps l'Irak et l'Égypte. Le siège de La Mecque par les troupes d'Al-Hajjâj mit fin à son pouvoir et à sa vie, en l'an 73 de l'Hégire. Son courage physique et son ascétisme dans la prière nocturne étaient reconnus par ses adversaires eux-mêmes. Son magistère religieux, éclipsé dans la mémoire collective par son parcours politique, fut pourtant réel : les recueils classiques ont conservé la trace de ses hadiths et de ses fatwas.
Abdullâh Ibn 'Amr Ibn Al-'Âs : celui qui écrivait
Fils de 'Amr Ibn Al-'Âs qu'Allah l'agréé, le futur conquérant de l'Égypte, il embrassa l'Islam avant son père, ce qui n'était pas mince dans une société où l'autorité paternelle réglait tout.
Sa singularité tient à un choix méthodologique. Alors que la mémoire restait le support dominant de la transmission, lui écrivait. Les Quraych lui avaient conseillé de s'en abstenir, arguant que le Prophète ﷺ était un homme qui pouvait parler dans la colère comme dans la satisfaction. Il en informa le Messager d'Allah ﷻ, qui désigna sa propre bouche et lui répondit : "Écris, car par Celui qui détient mon âme dans Sa main, il n'en sort que de la vérité"Rapporté par Abû Dâwûd, n° 3646
Le recueil qu'il constitua ainsi, As-Sahîfa As-Sâdiqa, « le feuillet véridique », compte parmi les toutes premières mises par écrit de la parole prophétique et fut transmis à sa descendance.
Son autre trait connu est un excès corrigé avec douceur. Il jeûnait chaque jour et passait ses nuits entières en prière ; le Prophète ﷺ le ramena à une mesure tenable en lui indiquant le jeûne de Dâwûd, un jour sur deux, et une part de nuit seulement. Devenu vieux et affaibli, il regretta de ne pas avoir accepté l'allègement proposé. Il connaissait par ailleurs les écritures antérieures, ce qui en fit une source précieuse pour ses élèves. Il mourut aux alentours de l'an 65 de l'Hégire, les sources divergeant sur la date exacte.
Ce que les 'Abâdila ont légué à la Ummah
Leur importance ne tient pas seulement à ce qu'ils savaient, mais au moment où ils ont vécu. La génération de Badr s'était éteinte. Les grandes conquêtes avaient dispersé les musulmans du Khorasan à l'Ifriqiya (l’actuelle Tunisie), et des populations entières entraient dans l'Islam sans avoir jamais approché quiconque ayant connu le Prophète ﷺ. Les quatre 'Abâdila ont été le dernier pont entre cette masse nouvelle et la source.
C'est autour d'eux que se sont formés les grands savants des Tâbi'în : 'Atâ' Ibn Abî Rabâh et Mujâhid à La Mecque auprès d'Ibn 'Abbâs qu'Allah l'agréé, Nâfi' à Médine auprès d'Ibn 'Umar qu'Allah l'agréé. Et c'est par ces élèves que le savoir a rejoint les écoles juridiques qui structurent encore aujourd'hui la pratique de centaines de millions de musulmans.
Lorsque ces quatre compagnons convergeaient sur une même position, les fuqahâ' considéraient qu'il s'agissait d'un argument d'un poids considérable, cumulant l'autorité de témoins directs du Prophète ﷺ et l'expérience d'une génération confrontée aux questions inédites de l'expansion territoriale. Cette convergence n'était pas systématique, et sur bien des points ils ont divergé. Mais Allah ﷻ dit : {Interrogez donc les gens du rappel si vous ne savez pas}Sourate An-Nahl - Verset 43
À leur époque, les gens du rappel, c'étaient eux.
💾 Ce qu’il faut retenir
1. Une convention de savants, pas un titre honorifique : le terme Al-'Abâdila est le pluriel arabe d'Abdullâh. Il a été forgé par les spécialistes du hadith et du fiqh après l'époque des compagnons, pour désigner d'un seul mot un groupe précis dont les positions faisaient autorité.
2. Quatre compagnons identifiés : Abdullâh Ibn 'Abbâs, Abdullâh Ibn 'Umar, Abdullâh Ibn Az-Zubayr et Abdullâh Ibn 'Amr Ibn Al-'Âs qu'Allah les agréé tous.
3. Trois traits communs : le même prénom, un jeune âge du vivant du Prophète ﷺ, et une longévité exceptionnelle qui les a laissés seuls dépositaires du savoir prophétique à la fin du premier siècle de l'Hégire.
4. Ibn Mas'ûd n'en fait pas partie : malgré son prénom et son immense science, Abdullâh Ibn Mas'ûd qu'Allah l'agréé est mort vers l'an 32 de l'Hégire, une quarantaine d'années avant les autres. L'imam Ahmad Ibn Hanbal l'a explicitement écarté du groupe pour cette raison chronologique.
5. Ibn 'Abbâs, l'interprète du Coran : le Prophète ﷺ invoqua pour lui alors qu'il n'était qu'un enfant, et il devint Turjumân Al-Qur'ân, formant à La Mecque l'école d'exégèse dont sortirent Mujâhid, 'Ikrimah et Sa'îd Ibn Jubayr.
6. Ibn 'Umar, la Sunnah dans les moindres gestes : écarté du combat à Ouhoud à quatorze ans, accepté au Khandaq à quinze, il consacra sa vie à reproduire les gestes du Prophète ﷺ jusque dans leurs détails les plus discrets, refusant le califat comme les querelles civiles.
7. Ibn Az-Zubayr, le premier-né des émigrés : né à Qubâ' l'an premier de l'Hégire, petit-fils d'Abû Bakr qu'Allah l'agréé et neveu de 'Aïcha qu'Allah l'agréé, il fut proclamé calife dans le Hedjaz avant de mourir au terme du siège de La Mecque en l'an 73.
8. Ibn 'Amr, le premier à consigner par écrit : il obtint du Prophète ﷺ l'autorisation explicite de noter ce qu'il entendait, et constitua As-Sahîfa As-Sâdiqa, l'un des tout premiers recueils écrits de la parole prophétique.
9. Un maillon décisif de la chaîne : leurs élèves parmi les Tâbi'în ont transmis ce savoir aux fondateurs des écoles juridiques, faisant des 'Abâdila le pont entre la Révélation vivante et la pratique des générations suivantes.
10. Un poids argumentatif reconnu : dans le fiqh classique, la formule « les 'Abâdila ont dit » signalait une convergence considérée comme un argument de premier ordre, cumulant témoignage direct et expérience des questions nouvelles.