Issa (Jésus): vie, miracles et retour

Il y a, dans l'histoire des prophètes, une figure dont la naissance même bouleverse les lois ordinaires de la création. Une mère vierge qui se retire dans un lieu oriental, un nouveau-né qui parle du fond de son berceau, un homme qui guérit les aveugles d'un souffle et rend la vie aux morts par la permission d'Allah ﷻ. Cet homme, l'islam ne le nomme ni Dieu ni fils de Dieu : il l'appelle Issa, fils de Maryam, serviteur et messager. Son récit, dispersé en éclats lumineux à travers le Coran, croise celui de sa mère, de Zakariya, de Yahya, et porte en lui la promesse d'un retour qui clôturera le grand cycle de l'histoire humaine. Voici, à travers les versets et les hadiths authentiques, la vie de ce prophète aimé.

Une lignée bénie : la maison d'Imran

Pour comprendre Issa, il faut remonter avant lui, jusqu'à la maison qui l'a porté. Le Coran lui-même choisit d'introduire son histoire par celle d'une famille tout entière : la famille d'Imran. Allah ﷻ déclare : {Certes, Allah a élu Adam, Noé, la famille d'Abraham et la famille d'Imran au-dessus de tout le monde}Sourate Al-Imran - Verset 33.

Cette élection n'est pas anodine. Elle inscrit la mère d'Issa, Maryam (qu'Allah l'agrée), dans une généalogie spirituelle qui remonte au premier des hommes. La famille d'Imran est présentée comme un foyer de piété, attaché au Temple, dévoué à l'adoration. La femme d'Imran, ne pouvant concevoir, fit un vœu : si Allah ﷻ lui accordait un enfant, elle le consacrerait au service du sanctuaire. Le Coran rapporte sa supplication : {Seigneur, je T'ai voué en toute exclusivité ce qui est dans mon ventre. Accepte-le donc, de moi. C'est Toi certes l'Audient et l'Omniscient}Sourate Al-Imran - Verset 35.

Lorsqu'elle accoucha, ce ne fut pas un garçon, comme elle l'avait imaginé pour le service du Temple, mais une fille. Loin de s'en attrister, elle la confia tout de même à Allah ﷻ, et la nomma Maryam, demandant pour elle et sa descendance la protection contre Satan le lapidé. Cette demande sera exaucée d'une façon que rapporte le Prophète Muhammad ﷺ : "Tout enfant des fils d'Adam est touché par Satan le jour où sa mère lui donne naissance, sauf Maryam et son fils."Rapporté par Al-Bukhari, n° 3431.

Maryam, la femme parfaite

Maryam (qu'Allah l'agrée) grandit sous la tutelle du prophète Zakariya. Le Coran décrit sa retraite dans le mihrab, un sanctuaire intérieur où elle vivait dans une dévotion constante. À chaque fois que Zakariya entrait auprès d'elle, il y trouvait une subsistance dont l'origine le déconcertait. Lorsqu'il l'interrogeait, elle répondait simplement : {Cela vient d'Allah. Allah donne Sa subsistance à qui Il veut sans compter}Sourate Al-Imran - Verset 37.

Cette parole, prononcée par une jeune fille recluse, est l'un des fondements de sa stature spirituelle. Le Prophète ﷺ a placé Maryam parmi les femmes les plus accomplies de l'humanité, déclarant : "Les meilleures femmes de son temps furent Maryam fille d'Imran, et la meilleure femme de son temps fut Khadija."Rapporté par Al-Bukhari, n° 3432. Dans une autre tradition, il ﷺ associa quatre femmes au sommet de la perfection : Maryam, Asiya l'épouse de Pharaon, Khadija (qu'Allah l'agrée) et Fatima (qu'Allah l'agrée).

C'est dans cette atmosphère de pureté que se prépare l'événement le plus extraordinaire qui soit : l'annonce d'une maternité sans homme.

L'annonce et la conception miraculeuse

Maryam (qu'Allah l'agrée) s'était retirée à l'écart, vers un lieu oriental, dérobée au regard des siens par un voile. C'est là que survient l'ange envoyé par Allah ﷻ. Le Coran décrit la scène avec une précision saisissante : {Nous lui envoyâmes Notre Esprit (Jibril), qui se présenta à elle sous la forme d'un homme parfait. Elle dit : "Je me réfugie contre toi auprès du Tout Miséricordieux. Si tu es pieux, ne m'approche pas." Il dit : "Je suis en fait un messager de ton Seigneur pour te faire don d'un fils pur"}Sourate Maryam - Versets 17-19.

La réaction de Maryam est celle de la stupéfaction d'une jeune femme chaste : comment pourrait-elle avoir un fils alors que nul homme ne l'a touchée et qu'elle n'est point dévergondée ? La réponse de l'ange tranche net l'apparente impossibilité : {Cela Me sera facile, et Nous ferons de lui un signe pour les gens, et une miséricorde de Notre part. C'est une affaire déjà décidée}Sourate Maryam - Verset 21.

L'islam affirme ici, sans la moindre ambiguïté, que la conception d'Issa s'est faite par la seule parole créatrice d'Allah ﷻ. Aucune union charnelle, aucune intervention humaine. Cette naissance unique est rapprochée, dans la pédagogie coranique, de celle d'Adam : {Pour Allah, Issa est comme Adam qu'Il créa de poussière, puis Il lui dit : "Sois", et il fut}Sourate Al-Imran - Verset 59. Le miracle de la création d'un être sans père n'est donc, pour celui qui a créé l'univers entier, qu'un acte parmi d'autres.

La naissance dans la solitude

Maryam (qu'Allah l'agrée) porta l'enfant et s'éloigna dans un lieu retiré. Quand vinrent les douleurs de l'enfantement, elle se retrouva seule, adossée au tronc d'un palmier, désirant presque, dans son angoisse, ne plus exister : {Ah ! Si seulement j'étais morte avant cet instant, et oubliée à jamais !}Sourate Maryam - Verset 23.

Ce n'est pas la souffrance physique qui la fait vaciller, mais la peur du regard des hommes. Comment justifier un nouveau-né sans époux dans une société qui n'attend que de la lapider du soupçon ? C'est alors qu'une voix la rassure d'en bas, lui ordonnant de ne pas s'attrister et de secouer le palmier pour faire tomber sur elle des dattes fraîches. {Mange donc et bois, et que ton œil se réjouisse !}Sourate Maryam - Verset 26.

Ce détail, en apparence anodin, donne à la scène une humanité bouleversante. Allah ﷻ ne se contente pas d'envoyer une consolation spirituelle : Il prend soin du corps épuisé d'une jeune mère, lui offre la douceur d'un fruit et la fraîcheur d'un ruisseau. La sira coranique est aussi une sira de la tendresse divine.

L'enfant qui parle au berceau

Quand Maryam (qu'Allah l'agrée) revint vers son peuple, portant le nourrisson, le scandale éclata. {Ô Maryam, tu as fait une chose monstrueuse ! Ô sœur de Harun, ton père n'était pas un homme de mal et ta mère n'était pas une prostituée}Sourate Maryam - Versets 27-28. Sur ordre divin, elle observa un jeûne de parole et désigna l'enfant. Comment parler à un nourrisson, ironisa le peuple ?

C'est alors que se produisit le premier miracle public d'Issa, encore au berceau. Allah ﷻ lui prêta une parole d'adulte, et l'enfant déclara : {Je suis vraiment le serviteur d'Allah. Il m'a donné le Livre et m'a fait prophète. Et Il m'a béni où que je sois ; et Il m'a fait ordonner la prière et l'aumône tant que je vivrai, et la bonté envers ma mère. Il ne m'a fait ni violent ni malheureux. Que la paix soit sur moi le jour où je naquis, le jour où je mourrai, et le jour où je serai ressuscité vivant}Sourate Maryam - Versets 30-33.

Cette déclaration est essentielle. Avant tout débat théologique, avant toute querelle de nature, le premier mot d'Issa sur lui-même est : « Je suis le serviteur d'Allah ». L'islam s'appuie sur ce témoignage du prophète lui-même pour affirmer son humanité totale et sa servitude pleine et entière.

Le Prophète Muhammad ﷺ a mentionné qu'il n'y eut que très peu d'enfants à parler ainsi au berceau. Parmi eux, il cite Issa, fils de Maryam (Rapporté par Al-Bukhari, n° 3436, et Muslim).

Le ministère prophétique

Issa grandit, et Allah ﷻ lui révéla l'Évangile, qui dans la conception islamique est un livre divin descendu sur lui, distinct des textes connus aujourd'hui sous le nom d'évangiles. Le Coran le décrit comme : {une direction et une lumière, confirmant ce qui était avant lui de la Torah, et un guide et une exhortation pour les pieux}Sourate Al-Ma'ida - Verset 46.

Sa mission s'inscrit dans la continuité directe de celle de Moussa. Il est envoyé aux Banu Isrâel, pour ramener à la pure adoration ceux qui s'en étaient détournés, et pour leur alléger certaines prescriptions devenues trop lourdes par leurs propres infractions. {Et comme messager aux enfants d'Israël, je viens à vous avec un signe de la part de votre Seigneur. Pour vous, je forme de la glaise comme la figure d'un oiseau, puis je souffle dedans : et, par la permission d'Allah, cela devient un oiseau. Et je guéris l'aveugle-né et le lépreux, et je ressuscite les morts, par la permission d'Allah}Sourate Al-Imran - Verset 49.

Chacun de ses miracles est suivi, dans le texte coranique, de la formule essentielle : « par la permission d'Allah ». Il n'y a chez Issa aucun pouvoir autonome, aucune divinité partagée. Il est le canal par lequel se manifeste la puissance unique du Créateur. Cette précision n'est pas un détail théologique : elle est l'épine dorsale de toute l'histoire d'Issa en islam.

Les miracles d'Issa

Plusieurs miracles d'Issa sont mentionnés dans le Coran. La création d'oiseaux à partir d'argile, la guérison des aveugles-nés, des lépreux, la résurrection des morts, et la connaissance de ce que les gens mangeaient ou stockaient dans leurs maisons. Tous, sans exception, sont conditionnés à la permission divine.

Un miracle se distingue particulièrement : celui de la table servie, qui donna son nom à la sourate Al-Ma'ida. Les disciples, appelés « hawariyun » dans le Coran, demandèrent à Issa : {Ô Issa, fils de Maryam, ton Seigneur peut-Il faire descendre sur nous du ciel une table servie ? Il leur dit : "Craignez plutôt Allah, si vous êtes croyants"}Sourate Al-Ma'ida - Verset 112.

Ils insistèrent : ils voulaient en manger, apaiser leurs cœurs, savoir avec certitude. Issa fit alors une invocation devenue célèbre : {Ô Allah, notre Seigneur, fais descendre du ciel sur nous une table servie qui soit une fête pour nous, pour le premier d'entre nous, comme pour le dernier, ainsi qu'un signe de Ta part. Nourris-nous : Tu es le meilleur des nourrisseurs}Sourate Al-Ma'ida - Verset 114. Allah ﷻ accepta, mais avec un avertissement sévère : quiconque mécroirait après cela serait châtié comme nul autre.

Les disciples et le complot

Autour d'Issa se forma un groupe de disciples sincères, les hawariyun. Le Coran en parle avec estime : {Ô vous qui avez cru ! Soyez les alliés d'Allah, à l'instar de ce qu'Issa fils de Maryam a dit aux apôtres : "Qui sont mes alliés dans la voie d'Allah ?" Les apôtres dirent : "Nous sommes les alliés d'Allah"}Sourate As-Saff - Verset 14.

Mais autour de lui aussi se tissa un complot. Une partie des Banu Isrâel refusa son message, accusa sa mère, conspira pour le mettre à mort. Le Coran décrit la scène avec une formule lourde de sens : {Et ils complotèrent. Allah aussi a fait un complot. Et Allah est le meilleur de ceux qui font des complots}Sourate Al-Imran - Verset 54.

Ce qui se joue ici est l'un des points où l'islam diverge fondamentalement du christianisme. Selon la lecture coranique, le complot a échoué, et la mise à mort n'a pas eu lieu telle que ses ennemis l'ont cru.

L'élévation au ciel

Le verset clé est l'un des plus discutés et des plus médités de tout le Coran : {et à cause de leur parole : "Nous avons vraiment tué le Christ, Issa fils de Maryam, le Messager d'Allah"... Or, ils ne l'ont ni tué ni crucifié ; mais ce n'était qu'un faux semblant ! Et ceux qui ont disputé à son sujet sont vraiment dans l'incertitude : ils n'en ont aucune connaissance certaine, ils ne font que suivre des conjectures, et ils ne l'ont certainement pas tué. Mais Allah l'a élevé vers Lui. Et Allah est Puissant et Sage}Sourate An-Nisa' - Versets 157-158.

Le texte coranique est catégorique : Issa n'a été ni tué ni crucifié. Allah ﷻ l'a élevé vivant vers Lui. La majorité des savants de l'islam, sur la base de cette parole et de hadiths concordants, comprennent qu'il a été élevé corps et âme, et qu'il reviendra avant la fin des temps. C'est ce retour qui donne à son histoire sa dimension eschatologique unique.

Le Prophète Muhammad ﷺ a confirmé cette élévation et cette vie céleste lors du voyage nocturne et de l'ascension. Dans le récit de l'isra et du miraj, il rapporte avoir rencontré plusieurs prophètes dans les cieux. Au deuxième ciel, il croisa Issa et Yahya (qu'Allah les agrée), qu'il décrit ainsi : "J'ai vu Issa, Moussa et Ibrahim. Quant à Issa, il était d'une taille moyenne, au teint rougeâtre, comme s'il sortait d'un bain"Rapporté par Al-Bukhari, n° 3239.

Les altérations qui ont suivi

Après l'élévation d'Issa, son message connut, selon la perspective coranique, des altérations progressives. Certains parmi ceux qui se réclamèrent de lui dévièrent vers la divinisation, l'attribuant à Allah ﷻ comme fils, ou affirmant qu'il était lui-même Allah, ou encore inscrivant son nom dans une trinité.

Le Coran réfute ces affirmations avec une fermeté constante : {Ce sont, certes, des mécréants ceux qui disent : "En vérité, Allah c'est le Christ, fils de Maryam." Alors que le Christ a dit : "Ô enfants d'Israël, adorez Allah, mon Seigneur et votre Seigneur"}Sourate Al-Ma'ida - Verset 72.

Et plus loin, le texte coranique va jusqu'à mettre en scène un dialogue eschatologique entre Allah ﷻ et Issa lui-même : {Et lorsqu'Allah dira : "Ô Issa, fils de Maryam, est-ce toi qui as dit aux gens : 'Prenez-moi, ainsi que ma mère, pour deux divinités en dehors d'Allah' ?" Il dira : "Gloire à Toi ! Il ne m'appartient pas de déclarer ce que je n'ai pas le droit de dire !"}Sourate Al-Ma'ida - Verset 116.

Ce verset est l'un des plus poignants du Coran. Issa s'y présente, dans une humilité absolue, comme un serviteur dépassé par ce que les hommes ont fait de lui après son départ.

Issa annonce la venue de Muhammad ﷺ

Un autre élément essentiel de la vie d'Issa, selon l'islam, est qu'il a annoncé explicitement la venue du dernier messager. Le Coran rapporte : {Et quand Issa fils de Maryam dit : "Ô enfants d'Israël, je suis vraiment le Messager d'Allah envoyé à vous, confirmateur de ce qui, dans la Torah, est antérieur à moi, et annonciateur d'un Messager à venir après moi, dont le nom sera Ahmad"}Sourate As-Saff - Verset 6.

Ainsi, dans la chaîne prophétique telle que l'islam la conçoit, chaque messager prépare le suivant. Moussa annonçait Issa, Issa annonçait Ahmad, qui n'est autre que Muhammad ﷺ. Cette continuité est si forte que le Prophète ﷺ déclarait : "Je suis le plus proche d'Issa fils de Maryam, dans cette vie comme dans l'au-delà. Les prophètes sont des frères de pères différents, leurs mères sont diverses mais leur religion est une, et il n'y a aucun prophète entre lui et moi"Rapporté par Al-Bukhari, n° 3442.

Ce hadith est central. Il établit qu'Issa et Muhammad ﷺ sont les deux derniers maillons d'une même chaîne, sans intermédiaire entre eux. Toute la prophétie d'Israël s'achève avec Issa ; toute la prophétie universelle se scelle avec Muhammad ﷺ.

La place d'Issa parmi les messagers

L'islam reconnaît à Issa une rang particulièrement élevé. Il fait partie des « ulu al-azm », les messagers de la fermeté, ceux qui ont fait preuve d'une endurance exceptionnelle. Le Coran les énumère : {Lorsque Nous prîmes des prophètes leur engagement, de toi, de Noé, d'Abraham, de Moïse, et d'Issa fils de Maryam}Sourate Al-Ahzab - Verset 7.

Il est aussi appelé, dans plusieurs versets, « Kalimat Allah » (Parole d'Allah) et « Ruh minhu » (un Esprit venant de Lui). Ces titres ne signifient pas, dans la lecture islamique, qu'il participe de la divinité, mais qu'il a été créé par la parole créatrice « Sois » et qu'il a été doté d'un esprit insufflé par Allah ﷻ, à l'image d'ailleurs d'Adam dans la sourate Al-Hijr.

Le Prophète ﷺ a dit : "Quiconque atteste qu'il n'y a de divinité qu'Allah, sans associé, que Muhammad est Son serviteur et Son messager, qu'Issa est le serviteur d'Allah, Son messager, Sa parole jetée à Maryam et un esprit venu de Lui, et que le Paradis et l'Enfer sont vérités, Allah le fera entrer au Paradis selon ce qu'il aura accompli comme œuvres"Rapporté par Al-Bukhari, n° 3435.

Ce hadith est l'un des plus explicites de toute la tradition. Il fait de la juste position envers Issa l'un des piliers de la foi, à côté de l'attestation d'unicité et de la prophétie de Muhammad ﷺ.

Le retour annoncé à la fin des temps

S'il est un point où le destin d'Issa diffère radicalement de celui des autres prophètes, c'est bien celui de son retour. Tous les prophètes sont morts, leurs corps reposent. Issa, lui, attend encore son heure. Les hadiths authentiques sur sa descente future sont si nombreux que les savants parlent de tradition « mutawatir », c'est-à-dire transmise par un nombre tel de chaînes qu'on ne peut en douter.

Le Prophète ﷺ a annoncé : "Par Celui qui détient mon âme dans Sa main, le fils de Maryam ne tardera pas à descendre parmi vous comme juge équitable. Il brisera la croix, tuera le porc, abolira la jizya, et la richesse débordera au point que personne ne l'acceptera plus"Rapporté par Al-Bukhari, n° 3448, et Muslim, n° 155.

Ce hadith dessine un programme entier. Issa reviendra non comme un nouveau prophète, mais comme un disciple de la loi finale révélée à Muhammad ﷺ. Il jugera selon le Coran, mettra fin aux dérives qui ont déformé son propre nom, et instaurera une période de paix et de prospérité.

La descente et la confrontation avec le Dajjal

Le contexte de cette descente est précis dans les hadiths. Elle survient à un moment où la communauté musulmane fait face à la plus grande épreuve de l'histoire : l'apparition du Dajjal, l'antéchrist. Les hadiths décrivent un être trompeur, doté de pouvoirs immenses qu'Allah ﷻ lui permet comme épreuve, et qui prétend à la divinité.

Selon la tradition rapportée dans le Sahih Muslim, Issa descendra près d'un minaret blanc à l'est de Damas, vêtu de deux vêtements teintés, les mains posées sur les ailes de deux anges. Lorsqu'il abaissera la tête, des gouttes en couleront comme des perles. Aucun mécréant ne pourra sentir son souffle sans mourir, et son souffle portera aussi loin que son regard. Il poursuivra le Dajjal jusqu'à le rattraper à la porte de Lod, et le tueraRapporté par Muslim, n° 2937.

La rencontre est décisive. L'imam des musulmans, identifié dans plusieurs traditions au Mahdi, voudra céder la prière à Issa, mais celui-ci refusera, désignant l'imam pour conduire la prière, en signe explicite que la communauté de Muhammad ﷺ et sa loi conservent leur préséance.

Le règne de paix

Après la mort du Dajjal et la défaite de Gog et Magog, libérés à cette époque selon les traditions, s'ouvrira un temps de paix sans précédent. Le Prophète ﷺ a décrit cette ère : la terre produira ses fruits en abondance, la haine, l'envie et la rancune disparaîtront des cœurs, le lion paîtra avec le bétail, l'enfant jouera avec le serpent sans en être mordu.

Ce règne d'Issa n'est pas une nouvelle religion : c'est l'application complète et apaisée du message qu'a apporté Muhammad ﷺ. C'est, pour ainsi dire, le moment où l'humanité, après tant de détours, vivra enfin la pleine cohérence de la révélation.

Issa, durant ce temps, accomplira aussi un acte hautement symbolique : il accomplira le hajj ou la umra. Le Prophète ﷺ a dit à ce sujet : "Par Celui qui détient mon âme dans Sa main, Issa fils de Maryam prononcera la talbiya, pour le hajj ou la umra, ou les deux, depuis la vallée de Rawha"Rapporté par Muslim, n° 1252.

Cette précision géographique est saisissante. Elle ancre le retour eschatologique d'Issa dans la même terre, la même topographie sacrée que celle des compagnons du Prophète ﷺ.

La mort d'Issa et son enterrement

Contrairement à ce qu'imaginent parfois certains, Issa n'est pas immortel dans la conception islamique. Son élévation n'a fait que reporter le terme de sa vie terrestre. Lorsqu'il aura accompli sa mission de la fin des temps, il mourra comme tout être humain.

Plusieurs traditions, transmises notamment dans les recueils de hadiths et chez les premiers commentateurs, indiquent qu'Issa sera enterré dans la chambre prophétique à Médine, à côté du Prophète ﷺ, d'Abu Bakr et d'Umar (qu'Allah les agrée). Cette tradition explique pourquoi, selon certains rapports, une place y aurait été laissée. Elle est citée notamment chez At-Tirmidhi. Il faut toutefois préciser qu'il s'agit d'une version faible (ḍaʿīf), non authentifiée par les spécialistes du hadith, et qu'elle ne doit donc pas être retenue comme une preuve établie.

Issa témoin contre les siens

Le Coran évoque, à plusieurs reprises, le rôle d'Issa au Jour du jugement. Il sera témoin contre ceux qui se sont réclamés de lui en falsifiant son message. Le verset déjà cité de la sourate Al-Ma'ida en est l'illustration la plus directe : {Je ne leur ai dit que ce que Tu m'avais commandé, à savoir : "Adorez Allah, mon Seigneur et votre Seigneur." Et je fus témoin contre eux aussi longtemps que je fus parmi eux. Puis quand Tu m'as rappelé, c'est Toi qui fus leur observateur attentif}Sourate Al-Ma'ida - Verset 117.

Ce témoignage est l'un des moments les plus solennels de la scène eschatologique coranique. Issa s'y dégage de toute responsabilité dans les déviations advenues après lui, et confie à Allah ﷻ la décision finale : {Si Tu les châties, ils sont Tes serviteurs. Et si Tu leur pardonnes, c'est Toi le Puissant, le Sage}Sourate Al-Ma'ida - Verset 118.

L'humilité d'Issa, même au moment où il aurait toute légitimité de réclamer justice, demeure intacte. Il ne dit pas : « châtie-les ». Il s'efface devant la sagesse divine, conscient que la miséricorde d'Allah ﷻ dépasse toute mesure humaine.

L'amour des musulmans pour Issa

Aimer Issa, en islam, n'est pas un choix : c'est une obligation de la foi. Quiconque rejette ne serait-ce qu'un seul prophète rejette tous les prophètes, et quiconque les aime tous est dans la voie droite. Le Coran est explicite : {Le Messager a cru en ce qu'on a fait descendre vers lui venant de son Seigneur, et aussi les croyants : tous ont cru en Allah, en Ses anges, à Ses livres et en Ses messagers, en disant : "Nous ne faisons aucune distinction entre Ses messagers"}Sourate Al-Baqara - Verset 285.

C'est pour cette raison qu'aucun musulman ne peut prononcer le nom d'Issa sans une marque de respect. Comme pour tous les prophètes, on ajoute traditionnellement la formule de paix après son nom. Et c'est pour cette même raison que les insultes, les caricatures ou les moqueries visant Issa, d'où qu'elles viennent, sont aussi blessantes pour un musulman que celles qui viseraient Muhammad ﷺ.

Cet amour s'exprime aussi dans la promesse du Prophète ﷺ : "Quiconque croit en Allah et en Son messager, accomplit la prière, jeûne le ramadan, il appartient à Allah de le faire entrer au Paradis... Et il y a au Paradis cent degrés qu'Allah a préparés pour les combattants dans Sa voie"Rapporté par Al-Bukhari, n° 2790. Croire en tous les prophètes, dont Issa, est l'une des conditions de cet accomplissement de foi.

Le sens spirituel du récit d'Issa

Si l'on prend du recul sur l'ensemble de cette histoire, plusieurs lignes de force spirituelles se dégagent. La première est l'absolue souveraineté d'Allah ﷻ sur la création. Faire naître un homme sans père, le faire parler au berceau, lui donner pouvoir sur la vie et la mort par permission, l'élever vivant aux cieux : tout cela rappelle au croyant qu'aucune loi naturelle ne lie la volonté divine.

La seconde est la lutte permanente pour préserver l'unicité d'Allah ﷻ. L'histoire d'Issa montre comment, même un message pur, même un prophète aimé, peuvent être détournés après leur disparition par des hommes qui projettent sur eux leurs propres aspirations. C'est pour prévenir un tel destin que le Coran insiste tant sur la promesse divine de préserver le rappel : {En vérité, c'est Nous qui avons fait descendre le Coran, et c'est Nous qui en sommes gardien}Sourate Al-Hijr - Verset 9.

La troisième est la dignité de la servitude. Issa n'a jamais cherché à être plus qu'un serviteur. Quand il parle de lui-même, il dit : « Je suis le serviteur d'Allah ». Quand il enseigne, il dit : « Adorez Allah, mon Seigneur et votre Seigneur ». Cette posture de servitude est, paradoxalement, ce qui élève le prophète au-dessus de toutes les créatures : plus on se rabaisse devant Allah ﷻ, plus on est élevé en réalité.

Maryam, mère et modèle inséparable

On ne peut clore le récit d'Issa sans revenir à sa mère. Le Coran lie les deux figures dans presque tous ses passages. Issa est presque toujours nommé « fils de Maryam », ce qui, en soi, est un signe : dans une société patriarcale, lui rattacher l'identité maternelle est une affirmation forte de l'origine miraculeuse de sa naissance et de la dignité éminente de sa mère.

Maryam (qu'Allah l'agrée) a sa propre sourate, qui porte son nom, et elle est la seule femme nommée explicitement dans le Coran. Elle est citée comme modèle pour tous les croyants : {Et Maryam, fille d'Imran, qui avait préservé sa virginité ; Nous y insufflâmes alors de Notre Esprit. Elle ajouta foi aux paroles de son Seigneur ainsi qu'à Ses livres, et elle fut parmi les dévoués}Sourate At-Tahrim - Verset 12.

Aimer Issa, c'est aussi aimer Maryam (qu'Allah l'agrée). Défendre l'honneur d'Issa, c'est aussi défendre l'honneur de cette mère que les Banu Israël avaient si injustement accusée et que le Coran a réhabilitée pour l'éternité.

Issa et la communauté musulmane aujourd'hui

Dans la conscience d'un musulman contemporain, Issa n'est ni un personnage lointain ni un prophète d'une autre tradition : il est un frère aîné dans la foi, un compagnon spirituel, un guide aimé dont le retour est attendu avec espoir. Lorsqu'un musulman entend parler de Jésus dans une autre tradition, il ne ressent pas de l'étrangeté, mais une forme de reconnaissance partielle, mêlée à la conviction que la vérité complète sur ce prophète se trouve dans le Coran et la sunna.

Cet attachement explique aussi pourquoi le Prophète ﷺ a recommandé : "N'exagérez pas à mon sujet comme les chrétiens ont exagéré au sujet d'Issa fils de Maryam. Je ne suis qu'un serviteur. Dites donc : 'serviteur d'Allah et Son messager'"Rapporté par Al-Bukhari, n° 3445.

Ce hadith est l'un des plus puissants qui soit. Le Prophète ﷺ y érige le cas d'Issa en avertissement permanent : la frontière entre le respect dû aux prophètes et la divinisation interdite est étroite, et il faut la garder avec une vigilance de tous les instants.

Une histoire qui n'est pas finie

L'histoire d'Issa est, en un sens, la seule histoire prophétique encore ouverte. Celle d'Adam s'est achevée à sa mort, celle de Nuh, d'Ibrahim, de Moussa également. Celle de Muhammad ﷺ s'est achevée le jour où il a été rappelé à son Seigneur, à Médine, dans la chambre d'Aïcha (qu'Allah l'agrée).

Mais celle d'Issa attend son dernier chapitre. Il est, à cet instant même, dans un lieu que seul Allah ﷻ connaît avec précision, vivant, dans l'attente du moment décrété. Ce simple fait suffit à transformer le rapport du croyant à l'histoire : elle n'est pas une succession close de récits, elle est une trame encore en mouvement, dont une partie nous concerne directement, nous, qui pourrions être contemporains de l'une de ses dernières scènes.

C'est cette tension qui donne au récit d'Issa, dans la conscience musulmane, sa singularité. Il n'est pas seulement un objet de récit ; il est une promesse, un signe, un horizon. Et lorsque les hadiths annoncent que ceux qui le verront descendre n'auront qu'un désir, le saluer et prier derrière lui, on comprend que tout le rapport du musulman à Issa est traversé par un mélange unique d'attente, d'amour et d'espérance.

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💾 Ce qu’il faut retenir

  • Issa, fils de Maryam, est l'un des cinq messagers de la fermeté en islam, aux côtés de Nuh, Ibrahim, Moussa et Muhammad ﷺ.

  • Sa naissance est miraculeuse : conçu sans père par la seule parole créatrice d'Allah ﷻ, comparable en cela à la création d'Adam.

  • Le Coran insiste sur son humanité totale et sa servitude pleine : il est serviteur et messager, jamais Dieu ni fils de Dieu.

  • Sa mère Maryam (qu'Allah l'agrée) est l'une des quatre femmes parfaites selon le Prophète ﷺ et la seule femme nommée dans le Coran.

  • Issa a accompli des miracles éclatants — guérisons, résurrections, table servie — toujours « par la permission d'Allah ﷻ ».

  • Il a annoncé la venue du dernier prophète sous le nom d'Ahmad, c'est-à-dire Muhammad ﷺ.

  • Il n'a été ni tué ni crucifié : Allah ﷻ l'a élevé vivant vers Lui, et il reviendra avant la fin des temps.

  • Son retour, attesté par des hadiths authentiques très nombreux, marquera la défaite du Dajjal et l'instauration d'une ère de paix.

  • À son retour, il jugera selon la loi de Muhammad ﷺ, brisera la croix, mettra fin aux déviations commises en son nom, puis mourra et sera enterré sur la terre de Médine.

  • Aimer et respecter Issa fait partie intégrante de la foi musulmane ; le rejeter ou exagérer à son sujet sont deux extrêmes à fuir.

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