Abdullah Ibn 'Abbas : l'enfant devenu l'interprète du Coran
La nuit est tombée sur Médine. Dans la maison de Maymouna Bint Al-Harith qu'Allah l'agréé, un garçon d'une dizaine d'années ne dort pas. Il s'est allongé en travers du coussin, du côté de la largeur, pendant que le Prophète ﷺ et son épouse dorment dans le sens de la longueur. Le garçon guette. Il veut voir comment le Messager d'Allah ﷻ prie quand personne ne le regarde. Vers le milieu de la nuit, l'homme se lève, se frotte le visage pour chasser le sommeil, accomplit ses ablutions et commence à prier.
Alors l'enfant se lève à son tour et se place à sa gauche. Sans un mot, une main se pose sur sa tête, contourne sa nuque, et le fait passer à droite. La prière reprend. Ce garçon deviendra, quelques décennies plus tard, l'homme vers qui toute la communauté se tournera pour comprendre le Livre d'Allah ﷻ.
Naître dans un siège : le Chi'b de Bani Hachim
Pour comprendre qui est Abdullah Ibn 'Abbas qu'Allah l'agréé, il faut d'abord se représenter le ravin où sa famille fut enfermée. Vers la septième année de la mission prophétique, les chefs de Quraych avaient placardé dans la Kaaba un document de boycott : plus de commerce, plus de mariage, plus de contact avec le clan de Bani Hachim tant qu'il n'aurait pas livré Muhammad ﷺ. Le clan tout entier, croyants et non-croyants confondus, fut refoulé dans un défilé étroit adossé aux collines mecquoises, le Chi'b d'Abou Talib. On y mangeait les feuilles des arbres. On y entendait, la nuit, les enfants pleurer de faim jusque dans les maisons de la ville basse.
C'est dans les années qui suivirent immédiatement ce blocus, environ trois ans avant l'émigration vers Médine, qu'un fils naquit à Al-'Abbas Ibn Abd Al-Muttalib qu'Allah l'agréé, l'oncle du Prophète ﷺ. On l'appela Abdullah, « serviteur d'Allah ﷻ ». Sa mère, Loubaba Bint Al-Harith, que l'on connaissait sous le nom d'Umm Al-Fadl qu'Allah l'agréé, comptait parmi les toutes premières femmes à embrasser l'Islam après Khadija Bint Khuwaylid qu'Allah l'agréé. L'enfant grandit donc dans une maison où la foi précéda la victoire, dans une Mecque encore hostile, à quelques pas de la Kaaba dont son grand-père et son arrière-grand-père avaient eu la charge.
Cette généalogie n'est pas un détail décoratif. Elle explique la place que le garçon occupera plus tard : il est le cousin germain du Prophète ﷺ, le cousin germain d'Ali Ibn Abi Talib qu'Allah l'agréé, le neveu par alliance de Maymouna qu'Allah l'agréé qui deviendra épouse du Messager d'Allah ﷻ. Il appartient au cercle intime. Cette proximité familiale lui ouvrira des portes qu'aucune érudition seule n'aurait suffi à franchir : celles des chambres, des veillées, des voyages, des conversations qui n'avaient pas de témoins.
Une aiguière d'eau, une invocation
L'épisode fondateur de sa vie tient en quelques secondes et n'a rien de spectaculaire. Le Prophète ﷺ s'était retiré pour ses besoins. Le garçon, sans qu'on le lui demande, alla chercher de l'eau et la déposa discrètement à l'endroit où son cousin aurait à se purifier. En ressortant, le Messager d'Allah ﷻ découvrit l'eau et demanda qui l'avait apportée. On lui répondit. Il leva alors les mains :
"Ô Allah, accorde-lui la compréhension profonde de la religion "Rapporté par Al-Bukhari, n° 143
La même scène est rapportée par Muslim, avec la précision que c'est Ibn 'Abbas qu'Allah l'agréé lui-même qui se nomma Rapporté par Muslim, n° 2477. Une autre invocation, prononcée en d'autres circonstances, est venue s'ajouter à celle-là. Le Prophète ﷺ le serra contre sa poitrine et dit :
"Ô Allah, enseigne-lui le Livre "Rapporté par Al-Bukhari, n° 75
Et dans une variante rapportée au chapitre consacré à ses mérites : "Ô Allah, enseigne-lui la sagesse"Rapporté par Al-Bukhari, n° 3756.
Arrêtons-nous un instant sur ce que ces mots signifient. Le mot employé, fiqh, ne désigne pas ici la jurisprudence en tant que discipline codifiée, mais la faculté de saisir la portée d'une chose au-delà de son apparence. Quant à la sagesse, le Coran en fait explicitement un don réservé :
{Il accorde la sagesse à qui Il veut. Et celui à qui la sagesse est accordée a certes reçu un bien immense. Mais seuls les doués d'intelligence s'en souviennent.}Sourate Al-Baqara - Verset 269
Le lecteur pressé conclura que tout était joué d'avance, que l'invocation d'un prophète dispense de l'effort. La suite de la vie d'Ibn 'Abbas qu'Allah l'agréé raconte exactement l'inverse. L'invocation fut exaucée, mais elle le fut à travers trente années de travail méthodique, de déplacements, de questions posées et reposées. Le don ouvrit une porte ; il fallut la franchir à pied.
Apprendre en regardant dormir un prophète
Revenons à cette nuit chez Maymouna qu'Allah l'agréé. Elle est l'exemple parfait de la méthode que le garçon s'était fixée : ne pas seulement écouter, mais observer. Il raconte lui-même :
"J'ai passé la nuit chez ma tante maternelle Maymouna Bint Al-Harith, alors que le Prophète ﷺ se trouvait chez elle pour son tour. Le Prophète ﷺ accomplit la prière du 'Icha, rentra chez lui, pria quatre unités puis dormit. Il se leva ensuite dans la nuit et demanda si le garçon dormait. Puis il se leva pour la prière, et je me plaçai à sa gauche ; il me fit passer à sa droite. Il pria cinq unités, puis deux autres, puis il dormit, et je l'entendis souffler dans son sommeil, avant qu'il ne sorte pour la prière "Rapporté par Al-Bukhari, n° 117
Ce que l'enfant ramène de cette nuit n'est pas une anecdote attendrissante. Ce sont des données précises : le nombre d'unités, leur découpage, la manière de se lever, la place exacte de celui qui suit un imam unique. Des générations de juristes bâtiront sur ces observations. C'est encore lui qui a conservé l'invocation que le Messager d'Allah ﷻ prononçait en se levant pour la prière nocturne, ce long texte qui commence par la louange et énumère les attributs de Celui qui soutient les cieux et la terre Rapporté par Al-Bukhari, n° 6317.
Il faut mesurer ce que représente cette curiosité chez un enfant. Autour de lui, des adultes assistaient aux mêmes scènes et n'en tiraient rien de transmissible, non par négligence, mais parce qu'ils ne se pensaient pas dépositaires de quoi que ce soit. Lui, dès le départ, se comporte comme un témoin qui sait qu'il devra rapporter.
« Ô jeune homme » : la leçon sur la monture
Un autre jour, il se retrouve assis derrière le Prophète ﷺ sur la même monture. Le voyage aurait pu se dérouler en silence. Le Messager d'Allah ﷻ se retourne et lui adresse ce qui restera l'un des enseignements les plus condensés de tout le corpus prophétique :
"Ô jeune homme, je vais t'apprendre quelques paroles : préserve Allah, Il te préservera ; préserve Allah, tu Le trouveras devant toi. Quand tu demandes, demande à Allah ; quand tu cherches secours, cherche secours auprès d'Allah. Sache que si la communauté entière se rassemblait pour te faire profiter de quelque chose, elle ne te ferait profiter que de ce qu'Allah a écrit pour toi ; et si elle se rassemblait pour te nuire en quelque chose, elle ne te nuirait que de ce qu'Allah a écrit contre toi. Les calames ont été levés et les feuillets sont secs "Rapporté par At-Tirmidhi, n° 2516
Ce texte est habituellement cité comme un enseignement universel sur la confiance en Allah ﷻ, et il l'est. Mais il faut aussi le lire dans son contexte immédiat : le Prophète ﷺ s'adresse à un adolescent qui va vivre l'assassinat de deux califes, une guerre civile, la division de la communauté, et qui devra tenir une position d'autorité religieuse au milieu de tout cela. On lui donne, avant l'orage, la seule boussole qui ne dévie pas.
Treize ans, et tout à reconstituer
Lorsque le Prophète ﷺ rendit l'âme, Abdullah Ibn 'Abbas qu'Allah l'agréé n'avait, selon les biographes, qu'une douzaine ou une quinzaine d'années. Il avait vu, entendu, mémorisé — mais sur une période courte, et avec les limites de l'enfance. Il aurait pu s'en contenter et se prévaloir de sa parenté. Il choisit l'inverse.
Les récits rapportés à son sujet décrivent un jeune homme qui, apprenant qu'un Compagnon détenait un hadith, se rendait à sa porte. Si l'homme faisait la sieste, il posait la tête sur son manteau, au seuil, et attendait, le vent lui jetant de la poussière au visage, plutôt que de le déranger. Quand le Compagnon sortait — « Ô cousin du Messager d'Allah, pourquoi ne m'as-tu pas fait appeler ? Je serais venu à toi » —, il répondait : « Non, c'est à moi de venir à toi. »Rapporté par al-Ḥākim, al-Mustadrak n° 370. Ce récit, qu'Ibn ʿAbbās rapporte lui-même, ne figure pas dans al-Bukhārī ni dans Muslim, mais al-Ḥākim en juge la chaîne authentique.
Sa position de témoin direct restait néanmoins réelle, et il savait la faire valoir. Il raconte être arrivé un jour monté sur une ânesse, alors qu'il approchait de la puberté, tandis que le Messager d'Allah ﷺ priait à Mina sans mur devant lui ; il passa devant une partie du rang, descendit, laissa l'ânesse paître et prit place dans le rang, et personne ne lui en fit reprocheRapporté par Al-Bukhari, n° 76 et Muslim n° 504. Al-Bukhārī a placé ce récit sous le chapitre « À partir de quand l'écoute du jeune est-elle valide ? » : les savants en ont tiré qu'un hadith entendu avant l'âge de la responsabilité peut être transmis une fois adulte. C'est aussi lui qui nous a transmis le portrait devenu proverbial de la générosité prophétique :
"Le Messager d'Allah ﷺ était le plus généreux des hommes, et il l'était plus encore durant le mois de Ramadan, lorsque Jibril le rencontrait. Jibril le rencontrait chaque nuit de Ramadan pour réviser avec lui le Coran. Le Messager d'Allah ﷺ était alors plus généreux que le vent envoyé "Rapporté par Al-Bukhari, n° 6 et Muslim n°2308
Le plus jeune dans le cercle des vétérans
Sous le califat de 'Umar Ibn Al-Khattab qu'Allah l'agréé, une scène se répète à Médine et provoque des grincements. Le calife convoque les anciens de Badr, les hommes qui avaient combattu à la première grande bataille, et il fait asseoir parmi eux un garçon qui n'était pas né lors de cette bataille. Certains s'en agacent ouvertement : nos fils ont son âge, pourquoi lui ? 'Umar qu'Allah l'agréé leur a répondu qu’Abdullah était de la famille prophétique.
Un jour, il les réunit, fit venir le jeune homme, et posa une question au groupe : que dites-vous de la parole d'Allah ﷻ
{Lorsque vient le secours d'Allah ainsi que la victoire}Sourate An-Nasr - Verset 1 ?
Certains répondirent qu'il s'agissait d'un ordre de louer Allah ﷻ et de Lui demander pardon quand vient la victoire. D'autres se turent. Le calife se tourna vers le plus jeune : est-ce ainsi que tu le comprends ? Il répondit que non : cette sourate annonçait au Prophète ﷺ le terme de sa vie ; le signe de la victoire était le signe de l'échéance, et l'ordre de glorifier et de demander pardon en était la préparation. 'Umar qu'Allah l'agréé conclut devant tous : "Je n'en sais rien d'autre que ce que tu viens de dire "Rapporté par Al-Bukhari, n° 4970.
La démonstration était administrative autant que spirituelle : le calife venait d'établir publiquement que dans l'ordre du savoir, l'ancienneté ne prime pas. Le Coran l'avait d'ailleurs annoncé :
{Allah élèvera en degrés ceux d'entre vous qui ont cru et ceux à qui le savoir a été donné}Sourate Al-Moujadala - Verset 11
Et il avait fixé la règle qui allait faire de cet homme une institution :
{Interrogez donc les gens du rappel si vous ne savez pas}Sourate An-Nahl - Verset 43
Quand la fatwa engage des vies
Le savoir d'Ibn 'Abbas qu'Allah l'agréé n'était pas contemplatif. Il tranchait des litiges où des existences étaient en jeu. Un cas rapporté par Al-Bukhari le montre à l'œuvre. Deux femmes cousaient ensemble dans une pièce ; l'une en sortit avec une alène plantée dans la main et accusa l'autre. L'affaire lui fut soumise. Il rappela d'abord la règle générale héritée du Prophète ﷺ :
"Si l'on donnait aux gens sur leur simple prétention, des hommes réclameraient le sang et les biens d'autrui "
Puis il ordonna que l'on rappelle Allah ﷻ à la défenderesse et qu'on lui récite le verset sur ceux qui échangent leur engagement envers Allah ﷻ contre un vil prix. On le fit ; elle avoua. Et il conclut en énonçant la règle procédurale : "Le serment incombe au défendeur "Rapporté par Al-Bukhari, n° 4552.
Tout est là : une règle générale, un moyen de preuve, un principe de charge. C'est la méthode d'un juge, pas d'un conteur. On lui doit également des transmissions qui ont structuré des pans entiers du droit rituel, comme celle où il rapporte que le Messager d'Allah ﷺ a réuni la prière de midi et celle de l'après-midi, puis celle du coucher du soleil et celle de la nuit, sans être en état de peur ni en voyageRapporté par Muslim, n° 705. Ce seul texte a nourri des siècles de débats sur les conditions du regroupement des prières, et la position qu'on adopte à son sujet dépend encore aujourd'hui de la manière dont on l'interprète.
Face aux Haruriyya : l'argument avant l'épée
Après l'arbitrage qui suivit la bataille de Ṣiffīn, un groupe se détacha de l'armée de ʿAli ibn Abi Talib, qu'Allah l'agrée, et se retrancha dans un lieu appelé Ḥarūrāʾ. Ils excommuniaient les musulmans qui ne partageaient pas leur lecture. Ils étaient six mille, et Ibn ʿAbbās dira n'avoir jamais vu de gens plus acharnés dans l'adoration : les visages creusés par les veilles, les mains et les genoux endurcis par la prière.
Ibn ʿAbbās, qu'Allah l'agrée, demanda à aller leur parler. Il revêtit ses plus beaux habits du Yémen, ce qu'ils lui reprochèrent aussitôt ; il leur répondit qu'il avait vu le Messager d'Allah ﷺ porter les plus beaux vêtements. Puis il leur demanda ce qu'ils reprochaient au cousin et gendre du Prophète ﷺ. Ils avancèrent trois griefs : l'arbitrage confié à des hommes dans l'affaire d'Allah ; un combat mené sans prendre ni captifs ni butin ; et l'effacement par ʿAlī de son titre de « Commandeur des croyants » lors de la rédaction du document d'arbitrage. À chacun, il opposa un précédent. Contre le premier, il cita le Coran, qui confie à des arbitres le prix d'un gibier tué en état de sacralisation et la réconciliation des époux. Contre le deuxième, il leur demanda s'ils auraient pris pour captive leur mère ʿĀʾisha. Contre le troisième, il rappela la conduite du Prophète ﷺ lui-même, qui avait fait effacer « Messager d'Allah » du traité d'al-Ḥudaybiya sans cesser pour autant d'être prophète. Deux mille d'entre eux revinrent sur leurs positions à l'issue de cette rencontre. Rapporté par Al-Bayhaqi, n° 17186, Al-Hakim, n° 2656, Abu Dawud, n° 4037, et Ahmad, n° 3187
Ce récit ne figure pas dans les Ṣaḥīḥ d'al-Bukhārī et de Muslim, mais des savants comme al-Ḥākim, Ibn Taymiyya et Ibn Ḥajar en ont jugé la chaîne authentique. Ce qu'il illustre correspond à tout ce que les sources sûres nous disent de l'homme : sa première arme était l'argument, et son premier réflexe, de ramener le contradicteur au texte plutôt que de le réduire au silence.
L'école de La Mecque
Vers la fin de sa vie, installé à La Mecque, il tenait un enseignement que les sources décrivent comme organisé par matières : un jour pour l'exégèse, un jour pour le droit, un jour pour les expéditions du Prophète ﷺ, un jour pour la poésie et les jours des Arabes. Cette dernière matière surprend. Elle était pourtant centrale à ses yeux : pour établir le sens d'un mot rare du Coran, il citait un vers de la poésie antéislamique, car la langue du Livre est la langue de ces Arabes-là. Il disait que la poésie était le registre des Arabes, et qu'on y revenait comme on revient à un dictionnaire.
De ce cercle sont sortis les hommes qui ont fondé la science de l'exégèse chez les Tabi'in : Moujahid Ibn Jabr, 'Ikrima son affranchi, Sa'id Ibn Joubayr, 'Ata' Ibn Abi Rabah, Tawous Ibn Kaysan. Quand on ouvre un commentaire coranique classique et qu'on y lit « d'après Moujahid, d'après Ibn 'Abbas », c'est cette salle de cours que l'on entend. C'est par ces chaînes-là, et non par les ouvrages qu'on lui a attribués après coup, que son exégèse nous est réellement parvenue.
Les confusions qu'il faut lever
Le nom d'Abdullah était si répandu parmi les Compagnons que quatre d'entre eux, tous jeunes et tous très savants, ont fini par être désignés collectivement comme « les Abdullah ». Il est utile de les distinguer nettement.
Il ne faut pas confondre Abdullah Ibn 'Abbas qu'Allah l'agréé avec Abdullah Ibn 'Umar qu'Allah l'agréé, fils du second calife, connu pour son scrupule extrême dans l'imitation des gestes prophétiques. Ni avec Abdullah Ibn 'Amr Ibn Al-'As qu'Allah l'agréé, qui obtint l'autorisation de consigner par écrit ce qu'il entendait. Ni avec Abdullah Ibn Az-Zubayr qu'Allah l'agréé, qui exercera plus tard le pouvoir depuis La Mecque. Chacun a sa physionomie propre ; leur seul point commun est d'avoir été des adolescents à la mort du Prophète ﷺ et d'avoir vécu assez longtemps pour devenir les maîtres de la génération suivante.
Autre confusion fréquente : celle avec son propre père, Al-'Abbas Ibn Abd Al-Muttalib qu'Allah l'agréé, oncle du Prophète ﷺ, et avec son frère aîné Al-Fadl Ibn 'Abbas qu'Allah l'agréé, celui qui montait en croupe derrière le Messager d'Allah ﷺ lors du pèlerinage d'adieu. Les récits qui mettent en scène « Ibn 'Abbas » désignent presque toujours Abdullah, mais pas systématiquement.
Enfin, il faut écarter l'idée qu'il aurait participé aux grandes batailles fondatrices. Il n'était pas à Badr : il n'était pas né. S'il siégeait parmi les vétérans de Badr dans le conseil de 'Umar qu'Allah l'agréé, c'était précisément l'anomalie que le calife a dû justifier. Sa contribution appartient à l'ordre du savoir, non à celui des armes, même s'il exerça des responsabilités publiques, notamment le gouvernorat de Bassora sous le califat d'Ali Ibn Abi Talib qu'Allah l'agréé.
Le livre qu'il n'a jamais écrit
Il circule, en librairie et sur internet, un ouvrage intitulé Tanwīr al-Miqbās, présenté comme « le tafsir d'Ibn ʿAbbās ». Beaucoup de lecteurs sincères l'achètent en croyant tenir le commentaire coranique du Compagnon lui-même. Cette attribution est écartée par les spécialistes.
Le problème est celui de la chaîne de transmission. L'essentiel de ce que contient cet ouvrage passe par Muḥammad ibn Marwān al-Suddī le Jeune, puis par al-Kalbī, puis par Abū Ṣāliḥ, avant d'être rapporté à Ibn ʿAbbās, qu'Allah l'agrée. Or, selon les critiques du hadith, Abū Ṣāliḥ n'a pas entendu Ibn ʿAbbās, et al-Kalbī a été déclaré menteur. Al-Kalbī lui-même aurait confié à Sufyān al-Thawrī que tout ce qu'il rapportait d'Abū Ṣāliḥ, d'après Ibn ʿAbbās, était mensongeRapporté par Al-Dhahabi, Mizan al-I'tidal, notice de Muhammad ibn al-Sa'ib al-Kalbi. Al-Suyūṭī, dans son ouvrage consacré aux sciences coraniques, range cette voie parmi les plus faibles de toutes celles qui remontent à Ibn ʿAbbās, et précise que, lorsque s'y ajoute al-Suddī le Jeune, elle devient la « chaîne du mensonge »Al-Suyuti, Al-Itqan fi 'Ulum al-Qur'an, chapitre 80, sur les classes des commentateurs. C'est exactement la chaîne de ce livre.
Il ne s'agit pas de dire qu'Ibn ʿAbbās, qu'Allah l'agrée, n'a rien enseigné en exégèse : il en a enseigné plus que quiconque. Il s'agit de dire que ce patrimoine ne se trouve pas dans ce livre-là, mais dans les transmissions authentifiées conservées par les grands commentateurs, en tête desquels al-Ṭabarī, qui indique ses chaînes et permet de les évaluer une par une. La différence entre les deux démarches est exactement celle qui sépare une tradition vérifiable d'une signature apposée après coup sur un texte qui n'est pas le sien.
Les dernières années
Les biographes le décrivent perdant la vue dans ses dernières années. On lui prête, à ce sujet, des vers où il constate que si la lumière a quitté ses yeux, elle demeure dans sa langue et dans son cœur, que son esprit est resté vif, et que sa bouche porte encore une lame tranchante comme un sabre. La formule est trop belle pour être garantie, et nous la rapportons comme telle ; ce qui est constant, en revanche, c'est qu'il continua d'enseigner après avoir perdu la vue.
Ses dernières années furent traversées par le conflit entre ʿAbd Allāh ibn al-Zubayr, qu'Allah l'agrée, retranché à La Mecque, et le pouvoir omeyyade. Ayant refusé de prêter allégeance à Ibn al-Zubayr, il dut quitter La Mecque pour Ṭāʾif, cette ville d'altitude au sud-est de La Mecque d'où le Prophète ﷺ avait autrefois été chassé à coups de pierres. Il y mourut vers la soixante-huitième année de l'Hégire, âgé d'environ soixante-dix ans. Son élève Saʿīd ibn Jubayr, présent aux funérailles, raconte qu'un oiseau d'une forme jamais vue entra dans son brancard sans qu'on le vît ressortir, et qu'une fois le corps enseveli, on entendit réciter au bord de la tombe, sans savoir qui le récitait, le verset appelant l'âme apaisée à revenir vers son SeigneurRapporté par Al-Hakim, Al-Mustadrak, n° 6366, Al-Tabarani, Al-Haythami, Majma' al-Zawa'id, 9/288, qui juge ses transmetteurs fiables.
Ce récit ne figure pas dans les deux Ṣaḥīḥ ; il dit surtout la place immense qu'il occupait dans le cœur de ceux qui l'ont enterré.
Ce qu'il laisse est autrement plus solide. Des centaines de hadiths transmis dans les recueils authentiques. Une méthode d'exégèse qui éclaire le Coran par le Coran, puis par la Sunna, puis par la langue des Arabes. Des élèves comme Mujāhid, ʿIkrima, Saʿīd ibn Jubayr et ʿAṭāʾ ibn Abī Rabāḥ, dont Abū Ḥanīfa fut lui-même l'élève. Et une démonstration qui traverse les siècles : un enfant qui pose de l'eau pour les ablutions du Prophète ﷺ sans qu'on la lui demandeRapporté par Al-Bukhari, n° 143 peut, par une invocation exaucée et une vie de travail, devenir l'homme vers qui une communauté entière se tourne pour comprendre la parole de son Seigneur.
💾 Ce qu’il faut retenir
Une naissance dans l'épreuve : Abdullah Ibn 'Abbas qu'Allah l'agréé naît à La Mecque environ trois ans avant l'Hégire, dans le clan de Bani Hachim qui venait de subir le boycott du Chi'b d'Abou Talib. Son père Al-'Abbas qu'Allah l'agréé est l'oncle du Prophète ﷺ, et sa mère Umm Al-Fadl qu'Allah l'agréé compte parmi les premières converties.
Une invocation prophétique documentée : le Prophète ﷺ invoqua pour lui la compréhension profonde de la religion et l'enseignement du Livre. Ces invocations sont rapportées par Al-Boukhari et par Mouslim, et non par des sources tardives ou invérifiables.
Un savoir conquis, pas hérité : l'invocation ne l'a pas dispensé de l'effort. Il observait la prière nocturne du Prophète ﷺ jusqu'à en compter les unités, et il se déplaçait lui-même chez les Compagnons plutôt que de les convoquer.
Un enseignement reçu très jeune : la parole " préserve Allah, Il te préservera ", adressée à un adolescent assis derrière le Messager d'Allah ﷺ, a formé sa vision du monde avant les épreuves politiques qu'il allait traverser.
La reconnaissance de 'Umar qu'Allah l'agréé : le second calife l'installa dans le conseil des vétérans de Badr et établit publiquement, par l'épisode de la sourate An-Nasr, que l'autorité en matière de savoir ne se mesure pas à l'ancienneté.
Un juriste opérationnel : ses arbitrages, comme celui du litige de l'alène rapporté par Al-Boukhari, montrent une méthode complète : règle générale, moyen de preuve, charge du serment.
L'argument plutôt que la force : son dialogue avec les Haruriyya, rapporté hors des deux Sahih et présenté ici comme récit, illustre un réflexe constant chez lui, celui de ramener l'adversaire au texte.
Une école qui a fondé l'exégèse : Moujahid, 'Ikrima, Sa'id Ibn Joubayr, 'Ata' et Tawous sont ses élèves ; c'est par eux, et par les chaînes qu'ils ont transmises, que son exégèse nous parvient réellement.
Le tafsir qui lui est faussement attribué : l'ouvrage Tanwir Al-Miqbas n'est pas de lui. La voie Al-Kalbi d'après Abou Salih a été qualifiée de « chaîne du mensonge » par As-Souyouti, et l'ouvrage lui-même tenu pour une fabrication par Ibn Taymiyya.
Ne pas le confondre : il est l'un des quatre Abdullah, distinct d'Ibn 'Umar, d'Ibn 'Amr Ibn Al-'As et d'Ibn Az-Zubayr qu'Allah l'agréé, distinct aussi de son père Al-'Abbas et de son frère Al-Fadl qu'Allah l'agréé. Il n'a pas combattu à Badr : il n'était pas né.