Les Shamâ'il : à quoi ressemblait le Prophète Muhammad ﷺ ?

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Un homme s'approche d'Al-Barâ' Ibn 'Âzib qu'Allah l'agréé, des années après la mort du Prophète ﷺ. Il ne l'a jamais vu et voudrait comprendre. Sa question est étrange, presque maladroite : le visage du Messager d'Allah ﷻ était-il long et effilé comme une lame de sabre ? Le vieux compagnon ne répond pas par une description. Il répond par une image, et cette image fera le tour des siècles : non, il était comme la lune.

Toute la science des Shamâ'il tient dans cet échange. D'un côté quelqu'un qui n'a pas vu et qui veut savoir. De l'autre quelqu'un qui a vu et qui cherche les mots. Entre les deux, une chaîne de transmission qui nous permet, quatorze siècles plus tard, de nous représenter un homme dont aucun portrait n'a jamais été tracé.

Une science née d'un manque

L'Islam n'a jamais produit d'image du Prophète ﷺ, et cette absence n'est pas un accident de l'histoire : elle est un choix, destiné à couper court à toute dérive vers le culte de la personne. Mais les premiers musulmans se sont trouvés devant un problème très concret. Comment aimer, imiter, se représenter un homme que l'on n'a pas vu ?

La réponse fut le portrait verbal. Les compagnons qui l'avaient côtoyé ont été interrogés, longuement, par ceux qui venaient après eux. On leur a demandé sa taille, la couleur de sa peau, la forme de ses mains, la manière dont il posait le pied en marchant. Leurs réponses ont été consignées avec la même rigueur que les paroles juridiques, chaîne de transmission comprise.

Au troisième siècle de l'Hégire, l'imam At-Tirmidhî rassembla ce matériau dispersé dans un ouvrage entièrement consacré au sujet : Ash-Shamâ'il Al-Muhammadiyya, « les traits caractéristiques de Muhammad ﷺ ». Le mot arabe Shamâ'il désigne à la fois l'apparence et le caractère, ce qui dit bien l'intention : il ne s'agissait pas de dresser un signalement, mais de restituer une présence. Le livre est organisé par chapitres méthodiques — sa chevelure, ses sandales, sa manière de s'asseoir, son rire, sa colère, son sommeil — et il est resté depuis lors la référence du genre.

Sa taille et son teint

La première chose que l'on demandait aux compagnons, c'était sa stature. Anas Ibn Mâlik qu'Allah l'agréé, qui l'a servi dix ans et l'a donc observé au quotidien plus que quiconque, a répondu par une série de négations qui reviennent presque mot pour mot dans plusieurs recueils.

Rabî'a Ibn Abî 'Abd Ar-Rahmân rapporte l'avoir entendu décrire ainsi le Prophète ﷺ : "Il était de taille moyenne parmi les gens, ni grand ni petit ; son teint était rosé, ni d'un blanc éclatant ni brun foncé ; ses cheveux n'étaient ni tout à fait crépus ni tout à fait raides"Rapporté par Al-Bukhârî, n° 3547

Ce refus des extrêmes traverse toute la description. Il n'était pas de ces hommes que leur taille fait remarquer de loin ; mais quand il marchait au milieu d'un groupe, rapportent d'autres compagnons, il paraissait pourtant les dépasser.

La même narration précise un détail que l'on oublie souvent : au moment de sa mort, à soixante-trois ans, on comptait à peine une vingtaine de cheveux blancs sur sa tête et dans sa barbe.Rapporté par Al-Bukhârî, n° 3548 Anas qu'Allah l'agréé fut d'ailleurs interrogé pour savoir si le Prophète ﷺ se teignait les cheveux ; il répondit que non, car le blanc se limitait à ses tempes.

Son visage : « comme la lune »

C'est le trait le plus cité, et il vient de cet échange avec Al-Barâ' Ibn 'Âzib qu'Allah l'agréé. Un homme lui demanda si le visage du Prophète ﷺ était comme le sabre. Il répondit : "Non, plutôt comme la lune"Rapporté par Al-Bukhârî, n° 3552

La comparaison mérite qu'on s'y arrête, car elle n'est pas seulement poétique. La question portait sur la forme : un visage en lame, allongé et étroit. La réponse corrige d'abord cette géométrie — son visage était plutôt rond — mais elle ajoute autre chose que la lame ne possède pas. Le sabre brille parce qu'il renvoie une lumière ; la lune éclaire. Al-Barâ' qu'Allah l'agréé ne décrit pas une forme, il décrit un effet sur celui qui regarde.

Le même compagnon a laissé la description la plus concrète de sa silhouette : le Prophète ﷺ était de taille moyenne, les épaules larges, ses cheveux lui tombant jusqu'aux lobes des oreilles. Il l'a vu un jour vêtu d'un habit rouge, et il ajoute qu'il n'a jamais rien vu de plus beau.Rapporté par Al-Bukhârî, n° 3551‍ ‍

Sa chevelure et sa barbe

Sa chevelure faisait l'objet d'une attention particulière, parce qu'elle relevait aussi de la Sunnah que les musulmans cherchaient à suivre. Les narrations varient sur sa longueur, et cette variation n'est pas une contradiction : elle reflète des époques différentes de sa vie. Selon les moments, ses cheveux atteignaient le lobe des oreilles, ou descendaient jusqu'à la naissance des épaules.

Ils n'étaient ni crépus ni parfaitement lisses, mais ondulés — la formule d'Anas qu'Allah l'agréé revient invariablement à ce juste milieu. Il les portait le plus souvent partagés par une raie au milieu. Ibn 'Abbâs qu'Allah l'agréé a rapporté que ce ne fut pas toujours le cas : dans les premiers temps, le Prophète ﷺ laissait ses cheveux retomber sur le front, à la manière des Gens du Livre, parce que dans tout ce qui ne faisait pas l'objet d'un commandement il préférait s'accorder avec eux plutôt qu'avec les polythéistes ; puis il adopta la raie.Rapporté par Al-Bukhârî, n° 3558‍ ‍

Sa barbe était fournie. Il en prenait soin, l'huilait, la peignait — le soin du corps faisait partie de sa pratique et non d'une coquetterie, plusieurs de ses instructions à ses compagnons portant précisément sur l'apparence soignée quand on se présente devant les autres.

Ses mains, son parfum, sa sueur

C'est ici que le témoignage d'Anas Ibn Mâlik qu'Allah l'agréé devient irremplaçable, parce qu'il touche à ce qu'on ne peut savoir qu'en vivant auprès de quelqu'un. Entré au service du Prophète ﷺ à l'âge de dix ans, il l'a côtoyé jusqu'à sa mort.

Il rapporte : "Je n'ai jamais touché de soie ni de brocart plus doux que la paume du Prophète ﷺ, et je n'ai jamais senti de parfum plus agréable que l'odeur du Prophète ﷺ"Rapporté par Al-Bukhârî, n° 3561

Une version plus développée ajoute des détails que seule la proximité permet : son teint était clair, les gouttes de sa transpiration brillaient comme des perles, et lorsqu'il marchait, il se portait légèrement en avant. Anas qu'Allah l'agréé conclut n'avoir jamais senti de musc ni d'ambre gris dont le parfum égalât le sien.Rapporté par Muslim, n° 2330

Ce détail de la sueur n'est pas anecdotique dans les sources : Um Sulaym qu'Allah l'agréé, la mère d'Anas, la recueillait dans un flacon lorsqu'il faisait la sieste chez elle, et le Prophète ﷺ, en la découvrant, ne le lui reprocha pas.Rapporté par Muslim, n° 2331

Le sceau de la prophétie

Entre ses omoplates se trouvait une excroissance de chair que les sources nomment Khâtam An-Nubuwwa (le sceau de la prophétie). Elle était visible, et de nombreux compagnons l'ont décrite parce qu'ils l'avaient vue de leurs yeux.

Jâbir Ibn Samura qu'Allah l'agréé rapporte : "J'ai vu le sceau dans son dos, comme un œuf de pigeon"Rapporté par Muslim, n° 2344

As-Sâ'ib Ibn Yazîd qu'Allah l'agréé, alors enfant malade que sa tante avait amené au Prophète ﷺ pour qu'il invoque en sa faveur, raconte s'être placé derrière lui après ses ablutions et l'avoir observé : il le compare au bouton d'un dais nuptial. Rapporté par Al-Bukhârî, n° 3541

Un point mérite d'être signalé, car il circule beaucoup de choses fausses à ce sujet. Les récits authentiques s'accordent sur une marque en relief, près de l'épaule gauche, de la taille d'un œuf de pigeon, et de la même couleur que le reste de son corps. Tout ce qui prétend qu'un nom ou une phrase y étaient inscrits ne repose sur aucune narration établie. Le hâfidh Ibn Hajar l'a explicitement écarté dans son commentaire du Sahîh d'Al-Bukhârî.

Sa voix et sa façon de parler

'Aïcha qu'Allah l'agréé a transmis sur ce point une observation d'une grande finesse. Le Prophète ﷺ ne parlait pas vite, ni de manière continue comme le font les orateurs : "Il parlait si distinctement que celui qui aurait voulu compter ses mots aurait pu le faire"Rapporté par Al-Bukhârî, n° 3567

Elle rapporte aussi qu'il lui arrivait de répéter une phrase importante à trois reprises, pour être certain qu'elle avait été comprise. Cette manière de parler explique en partie un fait qui étonne : que des paroles prononcées oralement, dans le désert, aient pu être mémorisées avec cette exactitude par des dizaines de personnes à la fois. Il parlait pour être retenu.

Sa voix portait sans qu'il ait besoin de crier. Quand il s'adressait à une assemblée, ceux du fond entendaient.Rapporté par Abu-Dawud, n° 1957 Et quand il se taisait, plusieurs compagnons ont noté que ses silences étaient longs, qu'il ne parlait pas sans nécessité.Rapporté par At-Tirmidhi dans Ash-Shamail Al-Muhammadiah

Son rire et son sourire

L'un des traits les plus constants du portrait prophétique est aussi l'un des plus éloquents pour qui l'imaginerait distant ou austère : le Prophète ﷺ souriait constamment. Interrogés sur sa manière de rire, ses compagnons décrivent une attitude empreinte de retenue et de dignité : son rire habituel était avant tout un large sourire.

Cette réserve n'avait rien d'une froideur. Le Prophète ﷺ aimait plaisanter avec ses proches, tout en affirmant ne dire dans ses traits d'humour que la stricte vérité. La tradition a conservé plusieurs de ses bons mots :

  • Celle avec la vieille femme venue lui demander d'implorer le Paradis pour elle, à qui il annonça qu'aucune vieille femme n'y entrerait, avant de lui expliquer avec bienveillance que les croyantes y entreraient toutes rajeunies et viergesRapporté par At-Tirmidhi dans Ash-Shamâ'il al-Muhammadiyyah, en référence au Coran : « C'est Nous qui les avons créées à la perfection, et Nous les avons faites vierges, pleines d'amour et d'égal âge ».Sourate Al-Waqi’a - Versets 35-37

  • Celle avec l'homme qui lui demandait une monture pour voyager et à qui il promit : « Nous allons te faire monter sur le petit d'une chamelle ». L'homme s'en étonna en pensant à un chamelon incapable de porter un fardeau, jusqu'à ce que le Prophète ﷺ lui réponde avec esprit : « Est-ce que les chameaux sont mis au monde par autre chose que des chamelles ? ».Rapporté par Abu Dawud, n° 4998 ;et al-Tirmidhi, n° 1991

On ne l'a jamais vu éclater de rire à gorge déployée au point d'exposer sa luetteRapporté par Al-Bukhârî, n° 4828 ; en revanche, lorsqu'un événement l'émerveillait ou l'amusait particulièrement, son sourire s'ouvrait au point de laisser paraître ses molairesRapoprté par Al-Bukhârî, n° 6571

Ce détail dit quelque chose de sa présence : accessible sans être familier, joyeux sans être bruyant.

Sa pudeur

Abû Sa'îd Al-Khudrî qu'Allah l'agréé a laissé une comparaison qui a marqué tous ceux qui l'ont lue, parce qu'elle prend pour référence ce que la société arabe considérait comme le comble de la réserve : "Le Prophète ﷺ était plus pudique qu'une jeune fille vierge dans sa retraite ; s'il voyait quelque chose qui lui déplaisait, nous le lisions sur son visage"Rapporté par Al-Bukhârî, n° 6102

La formule est également rapportée dans le chapitre consacré à sa description. Rapporté par Al-Bukhârî, n° 3562

La seconde moitié de la phrase est aussi importante que la première. Cette pudeur ne le rendait pas illisible : sa désapprobation se voyait, sans qu'il ait besoin de la formuler. Plusieurs compagnons rapportent avoir compris qu'ils s'étaient trompés simplement en observant son visage, sans qu'un mot de reproche ait été prononcé.

Ce qu'il n'a jamais fait

Certains traits du portrait s'énoncent en creux, et ce sont peut-être les plus parlants. 'Aïcha qu'Allah l'agréé rapporte qu'il n'a jamais frappé quoi que ce soit de sa main, ni une femme ni un serviteur, sauf à combattre dans le sentier d'Allah ﷻ. Rapporté par Muslim, n° 2328

Anas qu'Allah l'agréé, dans la suite immédiate de son témoignage sur la douceur de ses mains, prolonge le raisonnement : dix années de service, et pas une fois le Prophète ﷺ ne lui a dit « uff », pas une fois il ne lui a demandé pourquoi il avait fait telle chose, ni pourquoi il ne l'avait pas faite.Rapporté par Al-Bukhârï, n° 6038

On mesure la portée de ce témoignage en le rapportant à sa source. Anas qu'Allah l'agréé était un enfant, puis un adolescent, au service d'un homme qui dirigeait un État, conduisait des expéditions et recevait des délégations. Ce n'est pas le témoignage d'un admirateur lointain, c'est celui de quelqu'un qui l'a vu fatigué, contrarié, pressé.

Pourquoi ce portrait a été conservé

On pourrait croire à une dévotion sentimentale. C'est autre chose. La science des Shamâ'il répond à une nécessité pratique de la religion elle-même : la Sunnah ne se limite pas aux paroles, elle inclut les gestes, et un geste ne se transmet correctement que si l'on sait comment le corps qui l'accomplissait était fait.

Il y a aussi une raison plus profonde, que les savants ont formulée sans détour. Aimer quelqu'un suppose de pouvoir se le représenter. En conservant la couleur de son teint, la douceur de ses mains, la façon dont il souriait, les compagnons n'ont pas transmis une fiche descriptive : ils ont transmis les moyens d'une affection. Plusieurs générations de musulmans ont lu Ash-Shamâ'il précisément pour cela.

Reste la limite, et elle est essentielle. Ce portrait n'a jamais eu vocation à devenir un objet de culte, ni à autoriser une représentation figurée. Ce que les compagnons ont voulu transmettre n'est pas une apparence à contempler, mais un modèle à suivre. Allah ﷻ dit : {En effet, vous avez dans le Messager d'Allah un excellent modèle à suivre}Sourate Al-Ahzâb - Verset 21

Le mot employé est uswa, un modèle que l'on imite — non une image que l'on regarde.

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💾 Ce qu’il faut retenir

1. Les Shamâ'il, une science à part entière : le terme arabe désigne à la fois l'apparence physique et les traits de caractère du Prophète ﷺ. L'imam At-Tirmidhî lui a consacré un ouvrage complet, Ash-Shamâ'il Al-Muhammadiyya, qui reste la référence du genre.

2. Un portrait né d'une absence : aucune image du Prophète ﷺ n'a jamais existé ni été autorisée. Les compagnons ont donc transmis un portrait verbal, avec la même rigueur de chaîne de transmission que pour les questions juridiques.

3. Ni grand ni petit, ni très blanc ni brun foncé : la description d'Anas Ibn Mâlik qu'Allah l'agréé procède systématiquement par refus des extrêmes, et le teint est décrit comme rosé.

4. Un visage comparé à la lune : interrogé pour savoir si son visage était effilé comme un sabre, Al-Barâ' Ibn 'Âzib qu'Allah l'agréé répondit qu'il était plutôt comme la lune — une image qui décrit moins une forme qu'un effet sur celui qui regardait.

5. Une chevelure ondulée, à hauteur variable : selon les périodes de sa vie, ses cheveux atteignaient le lobe des oreilles ou la naissance des épaules, portés le plus souvent avec une raie médiane.

6. La douceur de ses mains et son parfum : Anas qu'Allah l'agréé, qui l'a servi dix ans, n'a jamais touché de soie plus douce que sa paume ni senti de parfum meilleur que le sien.

7. Le sceau de la prophétie : une marque en relief près de l'épaule gauche, de la taille d'un œuf de pigeon et de la couleur de sa peau. Tout ce qui prétend qu'un texte y était inscrit ne repose sur aucune narration établie.

8. Une parole que l'on pouvait compter : selon 'Aïcha qu'Allah l'agréé, il parlait si distinctement que l'on aurait pu dénombrer ses mots, et répétait trois fois ce qui devait être retenu.

9. Un rire qui n'était qu'un sourire : il plaisantait et souriait beaucoup, mais on ne l'a jamais vu rire aux éclats — accessible sans familiarité.

10. Une pudeur extrême et une main qui n'a jamais frappé : plus pudique qu'une jeune fille dans sa retraite, il n'a jamais frappé ni femme ni serviteur, et n'a pas une fois en dix ans reproché quoi que ce soit à celui qui le servait.

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