L'Arabie avant l'Islam : ce que la Jahiliyya était vraiment

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Une caravane remonte vers le nord, chargée de cuir et d'encens. À sa tête, un homme qui n'a jamais appris à écrire mais qui connaît par cœur la généalogie de sa tribu sur dix générations, les points d'eau sur huit cents kilomètres, et quatre cents vers de poésie. Il s'arrête devant une pierre dressée au bord de la piste, égorge une bête et asperge la pierre de sang. Puis il repart. Cet homme donnerait sa vie pour un hôte de passage et tuerait pour une chamelle volée. C'est dans ce monde-là qu'un Prophète ﷺ allait naître.

Une péninsule coincée entre deux empires épuisés

Au sixième siècle, deux puissances se partagent le Proche-Orient : l'Empire byzantin au nord-ouest et l'Empire perse sassanide au nord-est. Elles s'affrontent depuis des générations, s'épuisent en guerres interminables, et se disputent les marges. L'Arabie est l'une de ces marges.

Personne ne l'a jamais conquise entièrement. Son intérieur désertique décourage les armées : pas de fleuve, pas de route pavée, pas de ville à prendre. Les deux empires se contentent donc d'y entretenir des clients — les Ghassanides au service de Byzance, les Lakhmides au service des Perses — et de contrôler les extrémités. Le Yémen, au sud, région agricole et prospère, passe successivement sous influence éthiopienne puis perse.

Entre les deux, le Hijaz. Une bande de terre aride le long de la mer Rouge, sans intérêt agricole, mais traversée par la route qui relie l'océan Indien à la Méditerranée. C'est cette route qui fait vivre La Mecque, et le Coran le rappelle aux Quraych en des termes précis : {Pour l'accord des Quraych, leur accord pour le voyage d'hiver et d'été. Qu'ils adorent donc le Seigneur de cette Maison, qui les a nourris contre la faim et rassurés contre la peur.}Sourate Quraych - Versets 1 à 4.

Deux ressources donc : le commerce et le sanctuaire. Et les deux sont liés, car c'est la Kaaba qui garantit la trêve permettant aux caravanes de circuler.

Sans État, sans police, sans tribunaux : la loi du clan

Le fait le plus difficile à se représenter aujourd'hui, c'est l'absence totale d'autorité centrale. Pas de roi dans le Hijaz, pas d'armée permanente, pas de juge, pas de prison. Rien de ce qui, dans une société moderne, protège l'individu.

Ce vide est comblé par une seule institution : le clan. Un homme n'existe que par son lignage. Il est protégé parce que ses cousins vengeront son sang, et il est redouté dans la mesure exacte où sa parenté est nombreuse et armée. Perdre cette protection, c'est devenir gibier.

Le système fonctionne, à sa manière. Mais son moteur est la vengeance, et la vengeance ne s'arrête jamais d'elle-même. Une chamelle blessée, une insulte lors d'une foire, un mot de trop dans un poème, et deux tribus s'entretuent pendant quarante ans. À Yathrib, les Aws et les Khazraj s'affrontèrent ainsi jusqu'à la bataille de Bou'ath, quelques années seulement avant l'arrivée du Prophète ﷺ dans leur ville.

Le Coran reviendra plus tard sur cet état de fait, en s'adressant à ceux-là mêmes qui l'avaient vécu : {Et cramponnez-vous tous ensemble au câble d'Allah et ne soyez pas divisés. Rappelez-vous le bienfait d'Allah sur vous : lorsque vous étiez ennemis, Il unit vos cœurs, et par Sa grâce vous êtes devenus frères. Vous étiez au bord d'un abîme de feu et Il vous en a sauvés.}Sourate Al 'Imran - Verset 103.

« Au bord d'un abîme de feu » n'est pas une image poétique pour ces auditeurs. C'est une description de leur passé récent.

Comment la Maison d'Ibrahim s'est remplie d'idoles

Les Arabes de l'époque ne se croyaient pas athées. Ils savaient qui était Allah ﷻ, le désignaient comme le créateur, et lui reconnaissaient la souveraineté suprême. Mais ils s'étaient donné des intermédiaires : Al-Lat, Al-'Uzza, Manat, Hubal et des centaines d'autres, chacun rattaché à une tribu, à une pierre, à un arbre ou à une vallée.

Le jour de la conquête de La Mecque, Ibn Mas'oud qu'Allah l'agréé rapporte qu'il y avait trois cent soixante idoles autour de la Kaaba, que le Prophète ﷺ frappait de son bâton en disant : "La vérité est venue et le faux a disparu. Certes le faux est destiné à disparaître."Rapporté par Al-Boukhari, n° 4287.

Comment un sanctuaire fondé pour l'adoration exclusive d'Allah ﷻ en est-il arrivé là ? Un hadith désigne nommément le responsable de cette bascule. Abou Hourayra qu'Allah l'agréé rapporte que le Prophète ﷺ dit : "J'ai vu 'Amr Ibn 'Amir Al-Khouza'i traînant ses intestins dans le Feu, car il fut le premier à instituer la libération d'animaux au nom des idoles."Rapporté par Al-Boukhari, n° 3521.

Ce même hadith explique en quoi consistaient ces pratiques : la bahira, chamelle dont le lait était réservé aux divinités et que nul ne pouvait traire, et la sa'iba, bête laissée en liberté au nom des idoles et qu'on ne pouvait plus faire travailler. Le Coran les nomme et les balaie d'une phrase : {Allah n'a pas institué la bahira, la sa'iba, la wasila ni le ham. Mais ceux qui mécroient inventent le mensonge contre Allah, et la plupart d'entre eux ne raisonnent pas.}Sourate Al-Ma'ida - Verset 103.

Ce qui est frappant ici, c'est que la déviation religieuse est présentée comme une innovation historique, introduite par un homme identifié, et non comme un état naturel. L'Arabie n'a pas toujours été idolâtre : elle l'est devenue.

Ce que cette société faisait à ses filles

Il faut aborder ce point sans le maquiller, car c'est le plus dur. Dans certaines tribus, la naissance d'une fille était vécue comme une humiliation, et une partie des nouveau-nées étaient enterrées vivantes.

Le Coran décrit la scène de l'intérieur, du point de vue du père : {Et lorsqu'on annonce à l'un d'eux la naissance d'une fille, son visage s'assombrit et il est rempli de rage contenue. Il se cache des gens à cause du malheur qu'on lui a annoncé. Doit-il la garder malgré la honte, ou l'enfouir dans la terre ? Combien est mauvais leur jugement !}Sourate An-Nahl - Versets 58 et 59.

Et il place la victime elle-même comme témoin au Jour du jugement : {et qu'on demandera à la fillette enterrée vivante pour quel péché elle a été tuée.}Sourate At-Takwir - Versets 8 et 9.

Ce verset renverse tout l'ordre social de l'époque. Dans une société où seul le clan pouvait réclamer le sang d'un des siens, une petite fille sans défense, tuée par son propre père, n'avait littéralement personne pour la venger. Le Coran lui donne la parole.

L'interdiction sera ensuite formulée comme un principe général, et rattachée à la question de la subsistance : {Ne tuez pas vos enfants par crainte de la pauvreté : c'est Nous qui vous nourrissons, ainsi qu'eux.}Sourate Al-An'am - Verset 151.

Une société qui avait aussi de vraies grandeurs

Réduire l'Arabie préislamique à ses horreurs serait malhonnête, et cela empêcherait de comprendre pourquoi l'Islam a pu s'y enraciner si vite.

Ces gens possédaient des qualités réelles et redoutables. L'hospitalité y était sacrée : accueillir un étranger, le nourrir, le protéger même contre son propre clan, faisait partie de l'honneur. La parole donnée engageait plus sûrement qu'un contrat écrit, et rompre un pacte déshonorait des générations. Le courage physique, la générosité ostentatoire, l'endurance devant la douleur étaient les vertus cardinales.

Et surtout, il y avait la mémoire. Une civilisation presque entièrement orale avait développé des capacités de mémorisation que nous avons du mal à imaginer : des poèmes de plusieurs dizaines de vers retenus après une seule audition, des généalogies remontant sur des siècles, des récits de batailles transmis mot pour mot. Cette faculté deviendra, quelques années plus tard, l'instrument de la préservation du Coran et des hadiths.

La langue arabe elle-même avait atteint à ce moment précis un degré de raffinement rare, avec ses foires poétiques où les tribus s'affrontaient par les mots autant que par les armes. Le miracle littéraire du Coran ne s'adressait pas à des ignorants en matière de langue : il s'adressait aux plus grands connaisseurs qui soient.

Le Prophète ﷺ n'a d'ailleurs pas rejeté ce patrimoine en bloc. Il a conservé et purifié ce qui était bon, et supprimé ce qui ne l'était pas. Il a en revanche visé nommément certains réflexes tribaux tenaces. Abou Malik Al-Ach'ari qu'Allah l'agréé rapporte qu'il dit : "Quatre choses de la Jahiliyya demeurent dans ma communauté et ils ne les abandonnent pas : la vantardise par la noblesse, la diffamation des généalogies, la demande de pluie aux étoiles et les lamentations funèbres. "Rapporté par Mouslim, n° 934.

Et le principe qui renverse toute la hiérarchie tribale tient en un verset : {Ô hommes ! Nous vous avons créés d'un mâle et d'une femelle, et Nous vous avons répartis en peuples et en tribus afin que vous vous entre-connaissiez. Le plus noble d'entre vous, auprès d'Allah, est le plus pieux.}Sourate Al-Hujurat - Verset 13.

Ceux qui, déjà, refusaient les idoles

Un détail est souvent oublié : la révélation n'est pas tombée sur une population unanimement idolâtre. Quelques hommes, appelés hounafa', avaient rompu avec le culte des idoles avant même la prophétie, par simple raisonnement.

Le plus connu d'entre eux est Zayd Ibn 'Amr Ibn Noufayl. Abdullah Ibn 'Umar qu'Allah l'agréé rapporte qu'il rencontra le Prophète ﷺ dans la vallée de Baldah, avant que la révélation ne descende. On leur présenta un repas ; Zayd refusa d'en manger et déclara qu'il ne mangeait pas de ce qui était égorgé sur les pierres dressées. Il reprochait aux Quraych leur incohérence : Allah ﷻ avait créé la brebis, fait descendre pour elle l'eau du ciel et fait pousser l'herbe, et eux l'égorgeaient au nom d'autre chose que Lui Rapporté par Al-Boukhari, n° 3826.

Ce témoignage est précieux. Il montre que la conscience du monothéisme n'avait jamais totalement disparu de la péninsule, et que certains, avec les seules ressources de la raison, avaient déjà identifié l'absurdité du système en place.

Trois idées reçues à corriger

« Jahiliyya » ne veut pas dire analphabétisme. Le mot vient d'une racine qui évoque l'emportement, la brutalité et l'aveuglement moral, davantage que le manque d'instruction. On peut connaître mille poèmes et vivre dans la Jahiliyya : c'est précisément le cas de ces tribus.

Les Arabes ne niaient pas l'existence d'Allah ﷻ. Leur faute n'était pas l'athéisme mais l'association d'intermédiaires dans l'adoration. Le débat ouvert par la révélation ne portait donc pas sur l'existence du Créateur, mais sur le fait de L'adorer seul.

L'enterrement des filles n'était pas une pratique universelle. Le Coran et les récits historiques attestent son existence et la condamnent avec la plus grande fermeté, mais rien n'indique qu'elle concernait toutes les tribus ni toutes les familles. La dénoncer n'oblige pas à en exagérer la fréquence.

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💾 Ce qu’il faut retenir

  1. Une terre jamais conquise : située entre l'Empire byzantin et l'Empire perse, la péninsule est restée à l'écart de leur domination directe, et c'est le commerce caravanier qui faisait vivre le Hijaz.

  2. Le clan tenait lieu d'État : sans roi, sans juge et sans police, la protection d'un individu dépendait entièrement du nombre et de la force de sa parenté.

  3. La vengeance était le moteur du système : des conflits déclenchés par un incident mineur pouvaient durer des décennies, comme entre les Aws et les Khazraj à Yathrib.

  4. L'idolâtrie fut une innovation, pas un état d'origine : un hadith désigne 'Amr Ibn 'Amir Al-Khouza'i comme celui qui introduisit les pratiques liées aux animaux consacrés aux idoles.

  5. Trois cent soixante idoles autour de la Kaaba : le chiffre est rapporté par Ibn Mas'oud qu'Allah l'agréé pour le jour de la conquête de La Mecque.

  6. Ils reconnaissaient Allah ﷻ comme Créateur : leur déviation portait sur l'adoration d'intermédiaires, non sur la négation du Créateur.

  7. Le sort des filles : le Coran décrit sans détour la honte ressentie à leur naissance et l'enfouissement de certaines nouveau-nées, et fait de la victime un témoin au Jour du jugement.

  8. De vraies vertus coexistaient avec ces pratiques : hospitalité, respect de la parole donnée, courage et mémoire prodigieuse, autant de traits que l'Islam a conservés et réorientés.

  9. Une langue au sommet de son art : la révélation s'est adressée à un public qui était le meilleur juge possible en matière de langue arabe.

  10. Des monothéistes existaient déjà : les hounafa', dont Zayd Ibn 'Amr Ibn Noufayl, avaient rejeté le culte des idoles avant même le début de la prophétie.

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